Louis Carzou

Une odeur de sapin »
« Encore un effort…

Le passager de Yerevan


Un petit clin d’oeil au titre du recueil de nouvelles d’Esther Heboyan (”Les passagers d’Istanbul”, Editions Parenthèses) pour donner un titre à cette première irruption sérieuse sur ce journal en ligne… Car, comme on n’arrête pas le progrès, du moins son versant virtuel, j’ai découvert hier soir qu’une personne était venue visiter ce site pour la première fois depuis… Erevan.

Sans vouloir jouer les anciens combattants, j’ai quand même connu l’époque où vouloir passer un fax dans cette capitale pouvait coûter la prison ferme. Je n’ai bien sur pas la moindre idée de qui est venu me faire l’honneur d’un passage, mais je ne peux m’empêcher de me sentir obligé de me remettre au travail. L’étincelle. En espérant qu’il y aura d’autres passagers du Caucase, et d’ailleurs.

Ceci n’est qu’un hasard, mais j’ai enchaîné ce week-end trois rencontres, débats et signatures, tous liés à la “question arménienne”. Il y eut d’abord le débat organisé par l’association turque Elele, avec Fethiye Cetin et Esther Heboyan. Puis deux rencontres organisées par des associations arméniennes, l’une à Paris, samedi, l’autre à Décines, près de Lyon, ce dimanche (avec les mêmes invitées).

Etonnants moments, où j’ai entendu certains demander que l’on fasse des recherches historiques sur un génocide… dont on commémorera bientôt le centenaire, et dont les récits et témoignages remplissent déjà une exemplaire bibliothèque au coeur du seizième arrondissement de Paris. Il est clair que cet argument, dans la bouche des autorités turques, relève du pis-aller.

J’ai aussi entendu d’autres accuser d’un ton martial le prix Nobel de littérature, Orhan Pamuk, d’instrumentaliser pour sa seule gloire ses propres écrits sur la responsabilité de l’Etat turc dans le génocide des Arméniens et les massacres de Kurdes. Si même lorsqu’il aborde un travail de mémoire, un citoyen turc d’aujourd’hui demeure suspect, cette reconnaissance pour laquelle je me bats, nous l’obtiendrons le jour où les beureks feront maigrir…

Sans oublier les derniers, - le terme est volontairement choisi -, les derniers qui ne peuvent s’empêcher de jeter de martiales oeillades, pleines de reproche, vers une citoyenne turque et arménienne…qu’ils ont eux-mêmes invitée. Comment ose-t-elle être les deux !

Je n’ai certes pas la prétention de vouloir donner des leçons à qui que ce soit. Je comprends et respecte la douleur insurmontable des enfants et des petits-enfants de celles et ceux dont même les fantômes ne peuvent connaitre la paix d’un repos éternel.

Mais, en tant que simple citoyen Français, j’ai la liberté de penser, et surtout la liberté d’en faire usage. Et à ce titre, je trouve que pour défendre la cause de la reconnaissance du génocide des Arméniens par l’état Turc, il y a en ce moment plus de procureurs que d’avocats.

Je préfère retenir de ce week-end quelques petits moments d’éclaircie.

Vendredi soir, lorsque j’ai voulu démonter un argument négationniste devant une assemblée turque (l’argument en question est celui-ci : “le terme de génocide n’existait pas au moment des faits”. J’ai juste rappelé que celui de “crime contre l’humanité” (”crime de lèse-humanité”) a été inventé justement en 1916 pour qualifier les agissements du gouvernement turc contre les Arméniens), seule une personne a bruyamment manifesté son désaccord, à l’issue de ma réponse. Une seule sur plus d’une cinquantaine. Personne ne m’a interrompu. Le reste de la salle est plutôt intervenu pour prendre ma défense. Et j’ai croisé des regards qui n’avaient rien de suspicieux.

L’autre rayon d’éclaircie est venu des sourires de Fethiye Cetin et d’Esther Heboyan. Deux Arméniennes de Turquie, l’une exilée, l’autre en première ligne, animées de mémoires à vif qui se font écho. Et de la même envie d’obtenir, à travers la reconnaissance des plaies reçues pour tout héritage, un peu de baume pour la chair de leurs souvenirs. Leur revendication est sans concession, mais ne cherchez pas d’imprécations parmi les récits de ces deux femmes.

Amener une nation à assumer son passé, c’est aussi l’amener à faire la paix avec elle-même. Ne plus craindre son propre reflet de mosaïque. Moi, j’ai envie de croire que mon combat est assez juste pour ne pas avoir besoin de recourir aux anathèmes que, précisément, je condamne sans réserve chez l’autre.



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2 commentaires à “Le passager de Yerevan”

  1. Esther Heboyan :

    Si un jour quelqu’un, comme ce Jean dans “Rhinocéros”, vous dit: “L’humanisme est périmé! Vous êtes un vieux sentimental ridicule.”, ne croyez pas ce qu’on vous dit. Car vous aurez inventé là votre résistance à la bêtise. Salut à vous, Passager de Yerevan.

  2. apomiesia :

    hi,
    good site :) Whish you good luck!

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