Louis Carzou

Une odeur de sapin

25 décembre 2006 | 23:46 |
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Forcément, le jour de Noël, et celui de la mort de James Brown, il flotte comme un parfum de résineux. Avec promo sur les clous. Bref, que l’on soit un fidèle du Saint Père ou du Godfather, ou des deux, le brouillard parisien aidant, on est tenté de ressortir un pot de mélancolie. Comme pour donner du corps à cette mélasse saisonnière qui engourdit nos gestes et nos pensées.

Cela fait plusieurs jours que j’hésite à revenir écrire ici, en essayant de trouver de belles tournures, de profondes réflexions. Mais après tout, c’est un espace de liberté, où, justement, j’ai envie de pouvoir noircir ces colonnes virtuelles sans me demander si ça vaut la une… D’autant que cette faim d’écriture se révèle très vivace ces jours-ci. Une nouvelle et un roman, de longue date sur l’établis. Deux ou trois arguments de livre, dans un coin de mes cahiers de notes. Et ce soir, une idée de nouvelle de plus.

Cette très relative profusion de projets est d’ailleurs l’une de mes plus redoutables ennemies, à la manière d’un miroir aux girouettes. Sans cesse à s’enthousiasmer pour cette dernière idée, l’instant d’après pour une toute jeune esquisse, et la minute suivante, sans la moindre retenue, à l’endroit d’une anecdote “qui ferait un roman génial !”. Et à l’arrivée, naturellement, rien n’est achevé, si ce n’est la dispersion. Plume au clair, prêt à affronter les sortilèges de la page blanche… mais du geste martial, il ne s’échappe que du vent.

C’est d’ailleurs pour gagner en discipline que j’ai décidé d’avoir un journal en ligne. Avec aussi l’idée, parfaitement immodeste, qu’il faudrait bien nourrir les éventuels égarés qui tomberaient sur ces paragraphes et… leur date de fraicheur. Ce soir, j’avais envie d’écrire, une de ces envies qui vous titille l’arrière du front. Alors je me suis dit que cet appétit, précisément, méritait bien quelques phrases. Pas forcément dignes du Lagarde et Michard, mais chaleureuses, enthousiastes comme une conversation de bistrot, avec des bonnes grosses blagues pour chasser les restes de buée.

Cela fera bientôt trente ans que j’abrite cette soif des pages, ce virus des récits, l’obsession d’écrire. Depuis quelques mois, et la sortie de mon premier roman, j’ai franchi l’étape de la rencontre avec des lecteurs. Un truc inimaginable avant de l’avoir traversé. Comme le pire des passages en douane, sauf que, question bagages, c’est vos histoires, vos raisonnements, vos mots. Inutile de chercher une poignée sur cette malle-là pour se raccrocher en cas de tangage.

Je ne sais même pas si je serais capable d’achever un second roman. Mais le simple fait de ressentir le besoin impérieux d’écrire (désolé, mais je ne connais pas de synonyme satisfaisant pour ce verbe), ce simple fait a quelque chose de réjouissant. Une rage de dents qui me rappelle que j’ai des mâchoires.

Le passager de Yerevan

28 novembre 2006 | 10:59 |
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Un petit clin d’oeil au titre du recueil de nouvelles d’Esther Heboyan (”Les passagers d’Istanbul”, Editions Parenthèses) pour donner un titre à cette première irruption sérieuse sur ce journal en ligne… Car, comme on n’arrête pas le progrès, du moins son versant virtuel, j’ai découvert hier soir qu’une personne était venue visiter ce site pour la première fois depuis… Erevan.

Sans vouloir jouer les anciens combattants, j’ai quand même connu l’époque où vouloir passer un fax dans cette capitale pouvait coûter la prison ferme. Je n’ai bien sur pas la moindre idée de qui est venu me faire l’honneur d’un passage, mais je ne peux m’empêcher de me sentir obligé de me remettre au travail. L’étincelle. En espérant qu’il y aura d’autres passagers du Caucase, et d’ailleurs.

Ceci n’est qu’un hasard, mais j’ai enchaîné ce week-end trois rencontres, débats et signatures, tous liés à la “question arménienne”. Il y eut d’abord le débat organisé par l’association turque Elele, avec Fethiye Cetin et Esther Heboyan. Puis deux rencontres organisées par des associations arméniennes, l’une à Paris, samedi, l’autre à Décines, près de Lyon, ce dimanche (avec les mêmes invitées).

Etonnants moments, où j’ai entendu certains demander que l’on fasse des recherches historiques sur un génocide… dont on commémorera bientôt le centenaire, et dont les récits et témoignages remplissent déjà une exemplaire bibliothèque au coeur du seizième arrondissement de Paris. Il est clair que cet argument, dans la bouche des autorités turques, relève du pis-aller.

J’ai aussi entendu d’autres accuser d’un ton martial le prix Nobel de littérature, Orhan Pamuk, d’instrumentaliser pour sa seule gloire ses propres écrits sur la responsabilité de l’Etat turc dans le génocide des Arméniens et les massacres de Kurdes. Si même lorsqu’il aborde un travail de mémoire, un citoyen turc d’aujourd’hui demeure suspect, cette reconnaissance pour laquelle je me bats, nous l’obtiendrons le jour où les beureks feront maigrir…

Sans oublier les derniers, - le terme est volontairement choisi -, les derniers qui ne peuvent s’empêcher de jeter de martiales oeillades, pleines de reproche, vers une citoyenne turque et arménienne…qu’ils ont eux-mêmes invitée. Comment ose-t-elle être les deux !

Je n’ai certes pas la prétention de vouloir donner des leçons à qui que ce soit. Je comprends et respecte la douleur insurmontable des enfants et des petits-enfants de celles et ceux dont même les fantômes ne peuvent connaitre la paix d’un repos éternel.

Mais, en tant que simple citoyen Français, j’ai la liberté de penser, et surtout la liberté d’en faire usage. Et à ce titre, je trouve que pour défendre la cause de la reconnaissance du génocide des Arméniens par l’état Turc, il y a en ce moment plus de procureurs que d’avocats.

Je préfère retenir de ce week-end quelques petits moments d’éclaircie.

Vendredi soir, lorsque j’ai voulu démonter un argument négationniste devant une assemblée turque (l’argument en question est celui-ci : “le terme de génocide n’existait pas au moment des faits”. J’ai juste rappelé que celui de “crime contre l’humanité” (”crime de lèse-humanité”) a été inventé justement en 1916 pour qualifier les agissements du gouvernement turc contre les Arméniens), seule une personne a bruyamment manifesté son désaccord, à l’issue de ma réponse. Une seule sur plus d’une cinquantaine. Personne ne m’a interrompu. Le reste de la salle est plutôt intervenu pour prendre ma défense. Et j’ai croisé des regards qui n’avaient rien de suspicieux.

L’autre rayon d’éclaircie est venu des sourires de Fethiye Cetin et d’Esther Heboyan. Deux Arméniennes de Turquie, l’une exilée, l’autre en première ligne, animées de mémoires à vif qui se font écho. Et de la même envie d’obtenir, à travers la reconnaissance des plaies reçues pour tout héritage, un peu de baume pour la chair de leurs souvenirs. Leur revendication est sans concession, mais ne cherchez pas d’imprécations parmi les récits de ces deux femmes.

Amener une nation à assumer son passé, c’est aussi l’amener à faire la paix avec elle-même. Ne plus craindre son propre reflet de mosaïque. Moi, j’ai envie de croire que mon combat est assez juste pour ne pas avoir besoin de recourir aux anathèmes que, précisément, je condamne sans réserve chez l’autre.

Emblème Arménie