Une femme s’éteint.
Dans le carnet du journal “Le Monde” de vendredi, j’ai appris la disparition de Sonia Balsan. Trois ou quatre lignes, c’est la règle. Et trois ou quatre dizaines ne feront pas plus revenir les étincelles de ses regards.
Arménienne née à Istanbul après la première guerre mondiale, Sonia est arrivée à Paris peu après la seconde. Jeune médecin, elle a rejoint le service du professeur Robert Debré, où elle a achevé ses études…
Je n’ai rencontré Sonia qu’en 2006, grâce à Pascale et Antoine Berriche, un couple d’amis libraires. Peu après la sortie de “La huitième colline”, Pascale et Antoine (auxquels je dois un soutien unique) me racontent une visite marquante.
Quelques jours plus tôt, une vieille dame du quartier, qu’ils connaissent un peu, s’est arrêtée en voyant le bandeau qui figurait sur mon roman (“Je suis née arménienne…”). Après avoir parcouru la quatrième de couverture, elle leur tend le livre en s’exclamant : “- C’est incroyable ! C’est mon histoire !… Je le prends…” Dès qu’ils m’ont raconté l’anecdote, j’ai demandé à mes libraires préférés de retrouver cette mystérieuse vieille dame, de trouver le moyen de rentrer en contact avec elle. Et au cas où elle reviendrait dans les prochains jours, je laissais une carte, quelques mots et mon numéro de téléphone, à son intention.
Je me souviens de sa voix, la première fois que nous nous sommes parlé. Une voix claire, qui ne trahissait aucunement son âge avancé, avec ces pointes d’accent sur les “r”, typiques du Levant, et qui me berçaient déjà parmi les phrases de mon grand-père. Un dimanche, comme aujourd’hui, nous décidons de nous retrouver à l’heure du thé dans un lieu que j’imagine pas tout à fait approprié pour une grand-mère. Mais Sonia aimait bien les sièges confortables du Tourville, place de l’Ecole Militaire, et c’était proche de son appartement. Et Sonia n’a jamais eu d’enfant. Elle n’en voulait pas. Alors, les trucs de grand-mère…
Lorsque je la vis arriver la première fois, je m’empressais d’éteindre ma cigarette. Elle avait un visage éclatant d’esprit. Un regard bleu qui ne laissait aucune place aux faux semblants. C’est elle, à peine assise, qui me demanda si la fumée ne me gênait pas, avant d’allumer une Kent. Puis elle me demanda ce que je buvais. Je répondis que j’avais pris un café.
“- Ah ! çà, je ne peux pas !”, et elle précisa “Ca me donne des palpitations…”
Comme je lui tendais la carte des thés, elle me sourit. Un sourire qui me disait : “Voyons, pauvre idiot, parce que je suis une femme d’un âge certain, en respectable tailleur, parce que je me déplace un peu plus lentement que vous, parce que mes cheveux n’ont plus d’autres reflets que ceux de la craie, je devrais me contenter d’une boisson tiède, vaguement parfumée, bref, je devrais m’estimer comblée avec du jus de sachet !”
Elle a commandé un bloody mary. La tête de la serveuse, qui nourrissait les mêmes a priori que moi. Sonia n’avait évidemment rien d’une alcoolique, c’était juste une femme qui refusait d’être enfermée dans une case. Une femme d’une extrême intelligence, pleine d’humanité et d’humour. Un regard dont les étincelles, tantôt complices, tantôt impitoyables, se révélaient toujours spirituelles.
Depuis cette première rencontre, nous avons partagé déjeuners et courriers, des récits, des projets, toutes sortes de confidences.
Aujourd’hui, cette femme merveilleuse s’est éteinte.
Pas la flamme de son souvenir.
(22/06/08)

Louis,
Je ne vous connais pas si ce n’est par ce que Sonia m’a dit de vous.Je vous ai parlé lors de ses obsèques.
Jeviens de lire ce que vous avez écrit sur Sonia et j’en ai été très touchée.
J’espère pouvoir vous rencontrer plus tard pour évoquer les souvenirs sur notre amie.
Je suis la fille de sa grande amie rudy (ou rosette) qu’elle a connue à l’école de Notre Dame de Sion à Istanbul. Elles étaient comme deux soeurs et moi et mon frère nous considérions comme ses neveux.
A bientôt
Diana Guez
Très émouvant.
Et puis, si vrai votre souvenir de Sonia.
Merci.
Aleksander Edelman