MEMOIRE DE CIBLE

Cette nouvelle est parue en Juillet 2003 dans la revue
“Le Minotaure”.
« - Et maintenant, une chanson pour tous nos gars qui combattent actuellement, loin de leur base, loin de leur femme, loin de chez eux…C’est bien sûr le standard « J’ai laissé mon cœur à la maison », interprété par Eddie Flag…Il est bientôt trois heures du matin, nous sommes en guerre depuis sept jours déjà, musique !…. »
Parmi les violons et les coups de caisse claire, la voix nasillarde se mit à résonner.
« - …Ooooh I left my heart at home / Where I left my son and his mom / I miss your arms with desire / And my buddy / Sitting with me / By a warm, friendly fire… »
Debout. Trouver la source. Neutraliser l’objectif. Mouvement immédiat et fulgurant.
Je me suis redressé d’un coup. Comme la première fois, là-bas. Assis sur le canapé, les jambes empêtrées dans un drap de fortune, j’essayais de lutter contre les effets des anti-douleurs et des somnifères. J’avais beau frotter le brouillard englué sur mes paupières, mes pensées avaient du mal à se rassembler pour l’appel.
L’arme. La tenue. Les camarades. Position, manœuvre. C’est une cible en pleine ville. Quelle est la règle pour les bâtiments urbains ? Prenez le sous-sol, remontez en corolle.
Sous ma main droite, je sens le métal rassurant. Mon fusil mitrailleur, « petit ourson », est allongé près de moi. Quelques caresses, c’est bon, il est chargé. Sans un bruit, au palper, je vérifie que tous ses copains sont bien en place : mon poignard à la cuisse, mon pistolet à la ceinture, mes recharges au cœur. J’enfile ma paire de visée nocturne. Paré pour avancer.
« - Jones ? Ok… Elevado ? Ok… Palmira ? Ok… Bloombron ? Parfait… »
Je faisais l’appel, même si je savais qu’ils ne pouvaient pas me répondre. Question de sécurité.
« - C’est le sergent qui vous parle, les gars…On y va ! »
J’ai essayé de me lever, mais je suis retombé sur le canapé. Impossible de me tenir droit. Ce n’est pas grave, je vais ramper jusqu’à la porte de la cave. Les gars savent quoi faire. De toutes façons, ils sont morts.
Avec tous ces médicaments, je perd un peu le fil, j’oublie même ma blessure. Pas de bavardage, soldat ! Il faut gagner l’accès au sous-sol. Samantha, Irène et le Petit Marc doivent dormir tranquillement. Chacun dans sa chambre. Un corps endormi, c’est parfait. Ca me servira de silhouette de sniper. Les plaintes, c’est pour les victimes ! Je longe tout doucement la table basse. Dans la pénombre, je distingue le reflet des emballages de gélules, tordus comme des carcasses. La crosse du fusil-mitrailleur marque d’une empreinte profonde dans la moquette les repères de mon avancée. Il va falloir contourner le fauteuil devant la télé. Tu n’es pas une victime, tu es un guerrier ! N’empêche…Pour çà, ils ne m’avaient pas prévenu, même pas formé. J’ai vérifié à la bibliothèque de l’hôpital, il y a rien, rien de rien dans les manuels. Même les plus récents. Silence ! Le silence est la première arme d’un marine ! J’arrive à l’angle du mur. Je pose la main, bien à plat, sur la porte d’accès à la cave Je ne bouge plus. Pas de mouvement, pas de chaleur, pas la moindre lumière. C’est du beurre. A l’impact de la crosse, le verrou n’a pas résisté. En pivotant sur mes jambes, j’ai ressenti une douleur, une espèce de pincement profond. Il faut que je me concentre sur la mission. A l’hôpital, ils m’ont dit qu’il n’y avait pas d’espoir pour cette foutue jambe gauche. « - Un déficit de mobilité de 65 % environs, avec un caractère stable mais permanent… » La poisse à 100 %, oui ! Il y a même une infirmière qui voulait me rassurer en m’expliquant que l’armée offre de nombreuses possibilités « dans les bureaux »…Un commando de marine dans un bureau ! Et pourquoi pas au télé-shopping, tant qu’on y est ? Rester concentré. Gagner le sous-sol. Faire son boulot. Ma jambe droite me suffira pour cette mission. En poussant la porte de la cave, je me suis fait surprendre par l’ampoule de l’escalier. C’est Samantha qui m’avait demandé d’installer cette lumière automatique. Un flash violent dans mes visées de nuit. Putain, ça recommence.
C’est comme ça que je me suis réveillé. Allongé parmi les gravas de ciment et de marbre, dans l’entresol d’un bâtiment ennemi. L’escadron avait pour mission d’investir le palais en douceur, de pêcher un gros poisson, et de l’exfiltrer, vif si possible. D’après nos spécialistes des pages jaunes, il avait passé la nuit quelque part entre ces murs. L’entrée n’avait pas posé de problème. Trois gardes neutralisés, laissés à la verticale, des fenêtres même pas verrouillées, une vraie promenade de parc d’attractions.
Une fois à l’intérieur, c’est Elevado qui a signalé le sifflement. Je n’ai même pas eu le temps de l’écouter valider son constat, la déflagration en a fait de la mosaïque. Je ne sais pas combien de temps je suis resté au sol. Lorsque j’ai rouvert les yeux, j’avais un flash en pleine figure. Je me souviens d’avoir distingué, après quelques secondes, un point rouge. Puis une voix.
« - Heu…Sergent ?…Qu’est-ce qui s’est passé ?… »
Ça non plus, c’était pas dans les manuels. Les journalistes incorporés, avec leurs uniformes sans grade, et leur manie des « questions dans l’action ». Qu’est-ce qui s’est passé, Dugenou ? Ben çà s’appelle se prendre une bombe sur le profil …Et va pas me demander de broder, parce que pour l’instant, c’est mon corps qui a besoin d’être ravaudé. En fait d’escadron, il n’y avait plus que Jones et Palmira avec moi. Plus le reporter de « WorldLive ». Cette bombe, elle n’était pas tombée au hasard. Il y a des bombes intelligentes, des furtives, des débutantes, mais les bombes distraites, çà n’existe pas. Donc c’était un piège. On devait nous attendre devant notre point d’entrée. Il fallait trouver une issue de l’autre côté, et partir avant le deuxième service. Jones en pointe, Palmira sur les arrières, et pour l’embrigadé du micro, bonne chance. Section, action ! Arrivé dans un couloir d’apparat, qui longeait la façade nord du bâtiment, j’ai aperçu des silhouettes en mouvement à l’extérieur. Il m’a suffi d’observer leur manière de se déplacer pour reconnaître des commandos alliés. J’ai rassuré Jones et Palmira, on pouvait sortir. Intérieurement, j’ai pensé que j’allais leur déboucher les sonotones, si les obus venaient de leurs rangs. Parfois, ils font ça, juste pour se rassurer, comme ça. Je le sais, ça m’arrive aussi. Mais quarante pour cent de l’escadron en cendres, ca file la migraine.
Lorsque nous nous sommes avancés sur le perron, je les ai vu se figer. J’ai levé le bras en signe amical. Et je suis sûr que je l’ai fait de manière réglementaire. Le bras droit tendu, le poing fermé, et le poignet qui suit un léger mouvement de bascule. De gauche à droite, puis l’inverse. C’est un code pour éviter les ennemis déguisés. Avant de partir, je l’avais appris à Petit Marc. Je lui ai dit que c’était un secret, qu’il ne devait le partager qu’avec ses meilleurs copains. Il était fier, mon chéri, il m’a même dit que cela serait super dans la cour de récré. Je me souviens de son visage tordu de larmes et de questions.
« - Et il part longtemps, papa ? Et c’est qui, ces méchants, avec leurs armes d’instruction massive ? »
A chaque fois, il fallait que je le reprenne. Destruction, Petit Marc, des-truc-tion. Et depuis quand ca pleure, un fils de soldat, hein, Petit Marc ? C’est comme ça qu’on soutient son papa ? Je vais commencer par sa chambre, à l’entrée du couloir. Le couloir, c’est toujours un piège, c’est une impasse qui ne dit pas son grade.
Ça, je ne suis pas près de les oublier, les corridors de l’hôpital. Des néons qui défilent, comme des points de suspensions, « on peut pas se prononcer », « il faut attendre » : les cloisons blanches ressemblent aux phrases qu’elles abritent, pas d’aspérité, pas d’image, pas de fin…Lorsque j’ai finalement ouvert les yeux pour de bon, j’étais encerclé de rideaux sur roulettes. J’entendais vaguement la rumeur des chuchotements, rythmés par quelques râles, parfois une sonnerie d’alerte. Par contre, ce que je percevais très nettement, c’est que ma jambe gauche avait un sérieux problème. J’ai essayé de me redresser, pour passer la main sur la source de la douleur. Mais je n’y suis pas arrivé. J’avais l’impression de sentir ma tête dodeliner, de droite, de gauche. Pourtant je voyais bien que j’étais parfaitement immobile. J’avais froid. J’aurais bien pris une cigarette. Lorsque j’ai vu l’un des panneaux s’écarter, sur le flanc droit de mon lit, je n’ai même pas eu la force de sursauter. À peine un frisson. Il était temps qu’elle rapplique, l’infirmière, et elle avait intérêt à m’expliquer ce qu’elle m’avait fourgué dans les veines. Mais ce n’était pas une infirmière, c’était mon soldat du direct par satellite. Sans même me demander mon approbation, il a tiré un tabouret près du lit, et il s’est assis. Ce qui m’a rassuré, c’est qu’il n’avait pas sa caméra. Tu parles d’un soldat ! On ne quitte jamais son arme ! Jamais !
- …Hum…Ça va, sergent ?…Votre jambe, ca va mieux ?
Toujours aussi doué pour les questions.
-…Pardon d’insister, mais vous devez être en colère, non ?…
Je n’ai même pas relevé sa question. Depuis quand les soldats sont en colère d’être blessé ? Ça fait partie du boulot. Et quand il y a une mission à remplir…Inutile que je lui explique, il ne peut pas comprendre, j’ai déjà tenté, pas la fibre. Je lui ai demandé, quand même, comment il pouvait se séparer de sa caméra.
« - Ben, je ne peux plus vous filmer, sergent…Et tous mes rushes sont bon pour la poubelle…Ce dont j’ai peur, c’est qu’ils me disent de rentrer. Parce que j’étais censé suivre votre commando pendant toute la durée du conflit, mais…mais…Ça, c’était pas prévu, alors… »
Je ne comprenais rien de son charabia. Toujours à faire le malin avec ses phrases. Je veux un rapport précis et exhaustif. Exécution.
« - Ben sergent, vous ne vous souvenez pas ?
Même si l’on sait, ne rien dire. C’est çà, le secret des rapports complets.
« - Lorsque vous vous êtes avancé sur le perron, ils…vous…ils vous ont tiré dessus ! C’est pour çà que vous êtes là…Mais c’était des soldats de votre camp, sergent, il y a eu une…une méprise. C’était un tir ami, comme ils disent. C’est pour çà que j’ai ordre de ne plus vous filmer, plus d’interview, plus d’illustrations, rien…C’est pas bon pour le moral des troupes engagées. Et puis c’est trop marginal pour mériter d’affoler les familles. Cà vient de vos supérieurs, sergent, et mon red’chef est d’accord…Alors, moi, j’ai pas le choix ! Tout ce que j’espère, c’est qu’ils vont me trouver une nouvelle unité… »
Pour moi, il n’est pas question de nouvelle unité. Je suis arrivé jusqu’à la porte de la chambre de Petit Marc. Je l’ai poussée tout doucement, d’une pression régulière. La fenêtre était entrouverte. Un filet d’air, mêlé aux légers grésillements électriques de la rue, m’empêchait de percevoir nettement sa respiration. Petit Marc ne dormait peut-être pas. Je connaissais la ruse. Quand j’étais petit, je croyais que, lorsque l’on dormait, on s’arrêtait de respirer. Et je ne comprenais jamais comment le lieutenant-colonel repérait le fait que j’étais éveillé, contrairement à ses instructions précises. En m’adossant à la cloison, j’avais la possibilité de tirer sur n’importe quel point dans la chambre. Il fallait que je lâche mon arme le temps de remettre mes visées nocturnes. Mais cette fois, rien ne pressait. La chambre de Petit Marc respirait l’immobilité. Là, j’ai vraiment sursauté. Putain, ma jambe ! La surprise, la douleur étaient tellement vives que j’ai dû rattraper le fusil-mitrailleur au vol. Reste ici, « petit ourson », j’ai encore besoin de toi.
Le pincement profond est revenu. Ce salopard a l’air ragaillardi par mon réflexe intempestif. Soldat, on se reprend ! Désarçonné par la sirène d’un hélicoptère de la police ! Ces demi-civils ! J’ai beau chercher, les anti-douleurs sont restés sur la table du salon. Pas grave, ca peut attendre. Faut un motif plus sérieux pour se dérouter d’une mission. J’ai un travail à faire, et c’est pas toi, ma propre jambe gauche, pauvre poids inutile, qui va me retarder. La sirène a fini par s’évaporer, lentement. Comme à la base.
Comme j’avais refusé que l’on me coince dans un fauteuil roulant, la sonnerie aux morts m’avait semblé interminable. Surtout que moi, je n’étais pas sur le tarmac, à côté des cercueils, parmi les autres. J’assistais à tout ça depuis le bureau du colonel. Lui aussi, il m’avait fait le coup du siège, comme pour un handicapé. Il m’avait fait convoquer dès la descente de l’avion. Un bon kilomètre, à me tordre sur mes béquilles, dans l’indifférence générale. Mais je ne voulais pas de son siège. Ma tête est intacte, elle, et j’ai une tête de soldat. C’est droit, une tête de soldat. Ca se tient droit.
« - Le voyage n’a pas été trop long, Sergent ?…Je veux dire, avec votre jambe… »
A croire que ma jambe gauche, justement celle qui ne fonctionnait plus, était devenu l’enjeu stratégique du moment. Pour toute réponse, je lui signalais que j’avais mis une demie-heure pour rejoindre son bureau, et qu’il faudrait sans doute reporter l’entretien, sauf votre respect, si je ne voulais pas rater le début des cérémonies. Les sirènes de la base retentissent trois fois, puis la fanfare joue la sonnerie aux morts. A un moment, je crois, il y a une minute de silence. Dans l’avion, on nous avait prévenu qu’un membre du gouvernement serait présent, avec les familles, pour honorer le retour des gars.
« - C’est justement de cela dont je veux vous parler, sergent…Il s’agit de rendre hommage aux combattants, morts ou blessés. Le ministre est là, avec une tripotée d’ambassadeurs, de familles, et encore plus de caméras. Personne ne comprendrait…Vous me suivez, sergent ?… »
Non, je ne le suivais pas, le colonel. Sauf votre respect.
« - Saisissez-moi bien, il n’est pas question pour l’armée de laisser tomber quiconque…de vous laisser tomber, sergent. Mais c’est la première fournée de retours, c’est un peu particulier, un peu solennel, forcément…Et, même si j’imagine que c’est douloureux, très douloureux, on ne peut pas dire que… que ce que vous avez…enfin, que ce soit une blessure de guerre. Pas exactement… »
Je changeais légèrement de position sur mes béquilles. C’est ce que j’ai toujours détesté chez les colonels, les gradés du mess, c’est ca : le besoin de faire des nuances, pour faire l’intelligent, comme si ca justifiait les étoiles ! A croire que notre premier devoir, ce n’est plus le combat !
« - Je ne remets pas en cause vos capacités de soldat, sergent, mais le commando sur lequel vous êtes tombé n’était pas ennemi…Leur ambassadeur est même là ! C’est une situation embarrassante, très embarrassante. Et puis de toute façon, les familles ne comprendraient pas. Certaines sont déjà choquées que l’on aligne les cercueils et les blessés côte à côte, alors vous….Je suis désolé, mais si vous voulez écouter la sonnerie aux morts, ce sera dans cette pièce. Et c’est un ordre. »
Ca, embarrassant, ca l’était, et pas que pour lui. Comme j’étais coincé dans son bureau depuis mon arrivée, je n’avais pas eu le temps de prévenir Samantha et les enfants. C’est la mère d’Elevado qui leur avait annoncé la cérémonie. Samantha m’a dit qu’elle avait fixé un drapeau pendant la sonnerie, en pensant très fort à moi. Avec Petit Marc, c’était plus compliqué. Il a pas l’âge pour les subtilités de colonel, Petit Marc. Je vais prendre mon pistolet, cela sera plus simple pour viser. Mes deux bras, mes deux mains, tout ca, c’est intact ! Sans un bruit, j’ai posé le fusil-mitrailleur, bien à plat, sur le haut de mes cuisses. Puis j’ai sorti Mister Smith et le silencieux. Et j’ai enfin pu passer mes visées nocturnes. Elles ne me seraient pas inutiles au milieu d’un tel capharnaüm de peluches et d’oreillers, entre ces ombres qui gigotent par-dessus la couette retournée. Contact, acquisition. Paré au tir. C’est étrange, j’ai beau tourner tout doucement la tête le long de son lit, pas de réaction thermique, pas de forme assoupie. La seule trace de chaleur qui réagisse dans le champ de vision me semble minuscule. Les bras parfaitement tendus, le poignet posé dans la main, je m’arrête dans l’axe de la masse rouge. Je vais l’effacer. Ca fera sortir Petit Marc de sa cachette. Sous l’impact des balles, j’ai vu les peluches s’envoler brusquement. Derrière, la veilleuse s’est renversée sur le sol. Sur le mur, un trophée sportif s’est retrouvé la tête en bas. Feu, feu, feu ! La voiture de police a fait une soudaine embardée sur le côté de la tablette, à côté du lit. Lorsqu’il a dérapé vers le mur, ce jouet stupide s’est mis à sonner. Je suis gêné pour l’atteindre, au milieu des figurines, du pot à feutres et d’autres obstacles non identifiés. Halte au feu ! Cinq secondes de silence. Ça suffit pour repérer la moindre présence. Trois…Quatre…Cinq. Rien à signaler. Même pas de Petit Marc. J’ai rampé jusqu’à la table de nuit pour éteindre l’alarme de pacotille. Un son inhabituel, ca suffit pour vous trahir. Petit Marc avait dû se réfugier chez sa sœur, ou mieux encore, dans le lit de sa mère. Cela me faciliterait le boulot. Il ne fallait surtout pas les réveiller. De retour dans le couloir, je me sentais mieux. Ma jambe gauche ne se manifestait plus trop. Peut-être était-ce le fait d’avoir tiré, ou bien l’espoir de trouver mes cibles rassemblées, je ne sais pas. Mais je me sentais bien. Exactement comme sur la photo. A un mètre de la porte de notre chambre, au fond du couloir, j’avais décidé de m’accorder une pause. Devant moi, sur le mur, je distinguais vaguement les clichés collés sur un morceau de liège. Enhardi par le silence, je sortais ma lampe de poche, et pointais les petits carrés de couleur, juste le temps d’un coup d’œil, l’un après l’autre. Les morceaux d’été succédaient aux poses officielles. Le premier vélo de Petit Marc semblait filer tout droit sur le sourire forcé de la mère de Samantha. D’ailleurs, je lui ai fait plusieurs fois la remarque, pas d’ordre logique dans cet affichage. Il n’y a qu’une femme pour ne pas savoir que les ordres sans logique, c’est mortel à tous les coups. Et cette photo de réunion du comité parental de vigilance du quartier ! Qu’est-ce qu’elle fait encore là ! Ça, je suis sûr de lui avoir dit de l’enlever. Sûr et certain ! Depuis quand les traîtres ont droit au tableau d’honneur ? Je refuse de prononcer son nom. Il ne mérite même pas un matricule.
Lorsque je l’ai appelé, il m’a dit qu’il était content de me savoir en vie. Tellement content qu’il préférait que l’on se voie en ville, comme avant la guerre. Au « Bombing Bar », pour être précis. « Faut que tu voies la nouvelle serveuse ! », il a cru bon d’ajouter avec un sourire dans la voix. Il trouvait que c’était un lieu ad hoc pour fêter mon retour. Mais moi, je voulais juste récupérer mon argent. Comme tout soldat, j’avais souscrit une police d’assurance. Samantha et les enfants étaient à l’abri des bombes que je pourrais ramasser. J’ai senti l’embrouille dès mon entrée. Au lieu de prendre un tabouret, près du comptoir, près des amis, à portée de tournée générale, ce…cette espèce de…il s’était installé à l’autre bout de la salle, sur une banquette insignifiante. Une table pour quatre. Mais il n’attendait personne d’autre que moi. Sa mauvaise conscience n’aime peut-être pas rester debout. Je me suis assis à côté de lui. L’effet de surprise. Pas vu, pas de cri. L’arme fatale du commando de marine. Il a reculé au fond de la banquette, les yeux ronds. Il était obligé de se tortiller pour me parler. Et moi, même pas tenu de le voir. Il a commencé par me dire que « ce n’est pas ton ami, ni ton voisin qui te parle, mais le responsable commercial de l’agence centre ville… ». Depuis quand il me tutoie, celui-là ? Il a fini par « …mais, bien sûr, je suis toujours ton voisin, et ton ami aussi, et… et à ce titre, si je peux t’aider pour…en quoi que ce soit… » . Ce…cette petite…il avait appelé la base, et puis son patron aussi, et même le siège central de sa compagnie. Pour un peu, il aurait appelé la lune. De chez lui. C’est dingue, le talent des agents d’assurance pour se couvrir ! Ma jambe gauche, c’était l’exception de l’annexe deux, alinéa petit b. Pas l’exception, l’exclusion. La même que pour « les dommages dont la cause n’a pu être établie et/ou par une enquête de nos services ».
Fixe ! Fixe, soldat ! Est-ce que tu as le temps de bavarder, soldat ? Non ! Tu as un boulot à finir ! Recharge pleine, à la peine ! Juste avant d’opérer le premier mouvement vers la chambre de Samantha, j’ai eu un éclair de ruse. En face de moi, la porte de salle de bains était entrouverte. L’effet de surprise ! Les moissons de l’effarement ! Je tenais mon rang de sergent. Le fusil-mitrailleur en bandoulière dans le dos, paré pour approche. Je me glissais avec précaution vers le halo de lumière orange répandu sur les carreaux. Pas besoin de visée nocturne. Ce réverbère pourrait me faire repérer, mais ce sera plus facile de viser. Mes semelles risquent de faire du bruit. Je dois faire très attention. Putain, la boucle de mon ceinturon. Arrêt d’écoute. Trois…Quatre…Cinq. Pas de réaction. Rapport de situation. Je suis adossé au mur qui sépare la salle de bains de la chambre de Samantha. A neuf heures, il y a la porte entre les deux pièces. Elle n’est pas fermée. A midi, un lavabo et une étagère de pharmacie. A quatorze heures, une cabine de douche, rideau tiré, suivie d’un placard, dont la porte est également entrebaîllée, et recouverte d’un…d’un miroir…Putain, qui est… ? Que je suis con…C’est moi. Je me suis fait peur avec mon propre reflet. Dans la panique, j’ai réalisé que je n’avais aucune arme à portée de réflexe. Arrêt de préparation. J’ai rechargé Mister Smith. D’un mouvement d’épaule, j’ai fait coulisser « petit ourson » dans mes bras. Avec le pouce, j’ai retiré la sécurité, sans un bruit. Moins de trente secondes. A l’aveugle. Prêt pour assaut. En redressant la tête, je suis tombé de nouveau sur mon visage. Du moins ce qu’il en restait, dans ce reflet. Il y en a encore trop. J’ai tout le temps. Je vais camoufler cette réflexion. Bâton de vert. Bâton de noir. Les peintures du guerrier. Plus dur que du rupestre. Plus effrayant que du Picasso. Je fouille mes poches, l’une après l’autre, de bas en haut. Rien. Je recommence, en vain. Il y a toujours autant de peau dans cette lueur. Soldat ! Il faut faire le point ! L’imagination est le gilet pare balles des commandos ! Camouflage. Joues. Graisse. Graisse. Graisse…Graisse de fusil. Au bout de ton fusil-mitrailleur. Tu réfléchis, tu survis. J’ai lentement retourné « petit ourson » par dessus mes jambes. Puis j’ai calé la crosse entre mes cuisses, et le canon entre mes mains. Ça me filait de la sueur de ne pas avoir mon camouflage. Pas d’émotion, soldat ! J’ai glissé le doigt, à la recherche de la gelée tiède. Rien. Et toujours ce…ce putain de reflet. Cette face de lune en pleine nuit. J’ai à peine senti le canon se caler sous mon menton. Puis ma main droite s’éloigner. Pression. Relâche. Celui-là, au moins, j’étais sûr que c’était un tir ami.
