Ce carnet de voyage, écrit à l’occasion d’un voyage en Arménie en Août 2006, est paru dans les numéros d’Octobre et de Novembre 2006 dans le mensuel “Les Nouvelles d’Arménie Magazine”
Une nuit à Erevan (I) - A la rencontre des
noctambules (numéro d’Octobre 2006)
Il est 22h, peut-être plus. Lorsque j’ouvre la fenêtre sur la pénombre du parc, je suis saisi par la chaleur immobile. Il fait encore 30 degrés, au moins.
Ici, les étoiles ne connaissent pas la fraîcheur de la nuit. Sauf peut-être quelques unes, quelques privilégiées qui se réfugient sous des voûtes artificielles, « avec air conditionné ». Parmi l’obscurité que ferme au loin la façade de l’hôtel «Congress», quelques chiens errants bégayent leur possession d’un coin d’herbe. Ils n’insistent pas plus que cela, ce n’est que pour la nuit.
Je suis à Erevan.
Erevan, la capitale de la République d’Arménie. J’ai un lien étrange avec ces rues, ces odeurs, ces couleurs. Même avec ce nom, Erevan. La première fois que je suis venu, j’arrivais de Moscou, l’étape obligée lorsque cette nation n’était qu’un maillon. C’était le 10 Novembre 1989. Je n’ai aucun mérite, c’était le lendemain de la chute du mur de Berlin.
Un atterrissage en pleine nuit, le dernier virage, près de l’inévitable carcasse de Tupolev en guise de réserve pour les pièces de rechange. Et, dès mes premiers pas, l’impression de croiser dans chaque regard, de retrouver jusque dans la fuite des sourcils le visage de mon grand-père Karnig. Il est né à Alep, il a épousé Montparnasse, avant de s’éteindre à Périgueux. Je n’ai pas le moindre parent ici. Mais je ne me suis jamais remis de cette première rencontre.
J’ai encore en mémoire cette mauvaise fièvre dans l’air d’Erevan, à peine relevée un an après le tremblement de terre, l’atmosphère alourdie par les rumeurs de la guerre. Dix sept ans ont passé. C’est désormais la capitale d’une république indépendante dont je veux explorer la nuit, lorsqu’il n’y a plus assez de lumière pour les cartes postales. Aller à la rencontre de ces promeneurs qui se concentrent, aux premières faiblesses du soleil, de la Place de la République à celle de l’Opéra, et au-delà , jusqu’aux marches des cascades. Aller à la rencontre de tous ceux qui traversent ces nuits bariolées de néons, à la rencontre de ceux qui en vivent et de ceux qui les veillent, tant bien que mal.
Comme sans doute nombre de visiteurs, j’ai naturellement toutes sortes de souvenirs place de la République. J’ai connu l’hôtel Arménia sans eau, avec guère plus d’électricité, et les fameuses babouchka chargées de surveiller les allers et venues, assises au bout de ces couloirs légèrement décrépis. Et la consigne de Vrej, mon fixeur de l’époque : ne jamais se fier à leur air concentré sur leur tricot, devant quelque interminable retransmission de débat parlementaire.
Aujourd’hui, la place, à l’image de l’hôtel, veut afficher une forme de réussite, quelque chose qui ressemblerait à une renaissance. Les façades sont baignées de lumière jusque tard dans la nuit, les bassins devant la Galerie Nationale animés de jets d’eau et de musique. La statue de Lénine a cédé sa place à un écran géant qui diffuse une promotion pour des téléphones portables. Les trottoirs présentent une surface plane, impeccable, trouée seulement par la présence de quelques arbres, autour desquels l’on vient se réfugier dans la journée, à la recherche d’un peu d’ombre. L’endroit est un peu une vitrine. Et quels que soient les moyens du promeneur, chacun trouve ici l’étape accueillante.
Le soir, la place de la République voit toutes sortes de visites, éphémères ou prolongées. Il y a les arméniens d’Iran ou fraîchement débarqués du Liban qui viennent à côté de la Poste centrale chercher une cabine libre (elles sont ouvertes toute la nuit) pour prendre des nouvelles de la famille. Les mines sont plutôt fermées, les cigarettes rendues nerveuses par ces lignes toujours encombrées.
De l’autre côté du jardin qui aboutit sur la place, les nouveaux hommes d’affaire ne détestent pas s’afficher à la terrasse du « Marriott », pour prendre un cognac ou un café, accompagné de larges tranches de pastèque, tandis que les gardes du corps arpentent ostensiblement les abords.
Plus tard, c’est plutôt la jeunesse dorée qui se retrouve au pied de l’hôtel Armenia. Jeune peintre en vogue, égérie des soirées mondaines de la capitale, expatriés et enfants gâtés préparent là le périple du soir : le Garage, le Cheers, l’Astral, le Montecristo, les noms de boîtes de nuit fusent entre deux rires. Evidemment, on dénigre volontiers tel ou tel établissement. Et évidemment, on finira par s’y rendre…

Ce genre de conversations, parfaitement banales sous d’autres latitudes, témoigne ici d’une réelle évolution. La nuit à Erevan, ce sont désormais des centaines de bars, de restaurants, des dizaines de boites de nuits, de strip-clubs, de saunas… Il y en a pour tout les goûts. Pour tous les dégoûts aussi. Seuls les casinos ont été chassés du centre ville, et leurs façades tapageuses sur la route de l’aéroport essayent désormais de faire oublier les silhouettes bétonnées du quartier Bangladesh. A des années lumière de la place de la République. Quoique…
Car cette place le soir, c’est aussi le lieu de rendez-vous des ouvriers qui fuient la place de l’Opéra, désormais trop encombrée de cafés et de restaurants, tous hors de prix pour eux. Alors, comme Rubo et Anna, on se replie au bord des bassins de la place de la République.
« - Ici, il a de l’air, de l’eau, de la lumière… Il y a moins de terrasses, c’est tranquille ! »
Rubo a 22 ans, Anna deux de moins. Lui travaille comme manœuvre sur les chantiers, elle n’a pas d’emploi. Ils viennent ici deux ou trois soirs par semaine, retrouver des amis, admirer les effets de lumière que l’on a installé dans les jets d’eau. Oublier les soucis. La seule folie de la soirée, ce sera un sachet de graines de Tournesol, à 50 Drams. C’est Anna qui ne supporte plus la place de l’Opéra.
« - Il y a de la ségrégation entre les gens, aujourd’hui… Si tu as de l’argent, on va te donner de l’importance, sinon… Tu es rien du tout. »
Comme ils habitent un quartier excentré, ils mettent une demi-heure pour venir au centre d’Erevan. Une demi-heure de trajet dans l’un de ces minibus bondés, dont la carrosserie et les pneumatiques témoignent sans nuance de l’état des rues, dès que l’on s’éloigne du centre. Le trajet aller c’est 100 Drams par personne, 200 après minuit. Certains soirs, Rubo et Anna viennent ou repartent à pied. Avec un salaire de 2500 Drams par jour pour toute la famille, et aucun parent en Russie ou dans quelque autre eldorado, ce n’est pas seulement une option…
Bien sûr, ils n’aiment pas trop les patrouilles de police qui arpentent la place, en uniforme ou en civil. Deux jours plus tôt, Rubo a été fouillé, parce qu’on avait volé une chaîne en or. Mais comme d’autres habitants de son quartier, il continuera de venir sur cette place prestigieuse.
Car la nuit à Erevan se concentre au cœur de la capitale. Et les badauds qui la traversent viennent pour la plupart de quartiers lointains, parfois même de villages distants de plusieurs dizaines de kilomètres. Mais ici, même si l’on reste à la lisière des terrasses, il y a au moins de belles façades, souvent de la musique dans l’air et… de l’éclairage public.
Loin de la place de la République, et avec le même désamour pour la place de l’Opéra, les plus jeunes qui entament l’université ont fait des Cascades l’un de leurs points de ralliement. Lorsque le vent du soir retombe, les marches qui surplombent le centre ville se noircissent de grappes de filles et de garçons.

Ici, l’on affiche 16, 17ans, ses premiers rêves de romance, et la permission de 23h. Naré, Mairy, Tatev et Serguei profitent de leurs dernières soirées avant la rentrée de l’Institut de Linguistique. Elles ont choisi le Français, pour lui, ce sera le Perse. Et le signal de ralliement pour cette petite bande d’amis, c’est « Guetel ! », que l’on peut traduire par « on va s’en jeter un ! ». Mais un arrêt en terrasse, c’est au minimum 3000 Drams. Alors même ces quatre adolescents issus de milieux plutôt intellos limitent les pauses café. L’exception, c’est le vendredi, pour la soirée théâtre.
« - Mais on aime bien les marches ici… » assure Naré, « c’est à la mode, mais çà reste tranquille, on a pas de souci avec les garçons… »
Serguei sourit à cette remarque, même s’il la comprend. Car à l’image des cafés et des lieux de promenades nocturnes, les tenues des jeunes femmes de Erevan ont radicalement évolué. Bien plus vite en tous cas que les mentalités.
Nos trois interlocutrices arborent d’ailleurs avec plaisir leurs jeans taille basse, leurs hauts soigneusement agrémentés, tantôt de transparences, tantôt d’échancrures. Et Tatev de jeter un regard désespéré sur tous ces garçons qui continuent de se contenter de l’ensemble pantalon tee-shirt, quand ce n’est pas le jogging et ses replis satins un peu épuisés.
« Ce qui manque la nuit à Erevan ? La liberté ! », répondent en cœur les trois jeunes filles. Tatev précise sa pensée bien volontiers.
« C’est une question de mentalité… Par exemple, si je veux mettre une mini-jupe, ou un joli top, je n’aurais pas forcément des remarques, mais des regards pas agréables, c’est sûr… »
Ses deux copines approuvent d’un sourire entendu.
« C’est beaucoup plus facile pour les garçons… Pour tout ! »
Aucun des quatre ne s’offusque de l’explosion du nombre de clubs de strip-tease, Serguei parvient même à glisser que « cà montre que la nuit à Erevan est enfin en train de se développer !… » Tous ont déjà profité des horaires aménagés pour les moins de dix huit ans dans certaines boîtes de nuit, boules à facettes et remix de 13h à 18h.
Mais ce qu’elles fuient, à travers leur rejet de la place de l’Opéra, c’est cette atmosphère machiste, qui leur fait éprouver le besoin de préciser, dès la présentation, qu’elles entendent bien continuer à travailler, même mariées…
« L’Opéra, c’est un podium ! », résume Tatev en rigolant, « On vient montrer son dernier portable, son nouveau pantalon noir, sa grosse voiture…Et ils passent la soirée à tourner autour de la place, pour draguer… »
Et ce n’est pas la rue nouvelle que l’on perce entre l’Opéra et la Place de la République qui fera revenir Tatev.
« Pour construire la rue du Nord, ils ont détruit une partie du vieil Erevan ! Ces nouveaux immeubles, ils ressemblent aux garçons dont je vous parle, ils sont prétentieux… c’est que de la frime ! »
Il est temps alors d’aller à la rencontre de cette place de l’Opéra. Une immense esplanade carrée, délimitée par les rues Sayat-Nova, Mashtot, Tumanian et Terian. Sur les plans, la maison de l’art lyrique est figurée au milieu de jardins et d’une pièce d’eau. C’est une image… Car à l’exception du bassin, ce sont désormais les terrasses des cafés, des restaurants, les clubs de jazz, les entrées de boite de nuit, et même une salle de billard à ciel ouvert, qui encerclent la vénérable bâtisse de l’Opéra. Aux marches des deux salles, l’on vient s’asseoir ici en famille, en couple ou bien encore avec son complice du soir. Passé huit heures du soir, la place est chère sur l’un des bancs disposés en cercle autour de l’esplanade de béton, au centre de la place.
C’est l’un des endroits les plus prisés des promeneurs de la capitale. Alors selon le moment de la soirée, l’on croise de tout ici : des jeunes, des vieux, des clochards, des nouveaux riches, des prostituées, des flics, des vendeuses de bouquets, des familles au complet, jusqu’au nouveau né… Sans oublier ces voiturettes de plastique, aux couleurs criardes, qui se frayent un circuit improbable, poussées par le marchand de tour, pour la plus grande joie de leurs conducteurs juvéniles. Les plus fortunés frôlent de loin ce point d’ébullition nocturne, en sortant du très sélect « Old Erevan » pour les uns, ou en filant, pour les autres, faire un achat de dernière minute au « Sas » voisin, l’un des supermarchés de luxe, ouverts 24 sur 24. C’est tellement plus pratique.
Le personnage emblématique de ces soirées place de l’Opéra, celui que justement déteste une jeune fille comme Tatev, c’est le « Rabiz ». Aux antipodes du « Papaibala », du fils à papa qui va faire le tour du lieu dans son 4×4, en seconde, histoire d’être sûr d’accrocher les regards féminins, le « Rabiz », lui, arpente l’endroit à pied, toujours par groupe de trois ou quatre. L’union fait la force, surtout pour ces jeunes garçons, habillés de noir, avec leurs chaussures pointues et bien sur, leur verbe facile dès qu’une silhouette légère s’approche de leur champ de vision.
Ce surnom est né de la contraction de deux mots russes, rabotche izkoushtvo, et désigne une sorte de cousin caucasien du « kakou » que l’on croise à Marseille ou Nice. Il ne se trouve classe qu’en noir, la cigarette au bec, le portable ostensible ; une chaîne est recommandée, si possible d’un métal voyant. Son équivalent féminin n’aura en général aucune retenue sur les bijoux, le maquillage, la hauteur de ses talons et naturellement les parfums, de préférence très sucrés.
Tout ce petit monde, lorsqu’il n’est pas sur la place de l’Opéra, surtout lorsqu’il en a les moyens, fréquente volontiers les clubs de striptease ou les cafés qui passent de la musique « rabiz ». En russe ou en arménien, les couplets vous racontent les mêmes guimauves : « je ne peux pas vivre sans toi », « tu es mon amour »… Pour les variantes, l’on trouve au rayon des succès « rabiz » toutes sortes d’odes à la famille, aux parents, la mère patrie… et même, pour les plus aventureux, des chansons consacrées au bonheur du khorovadz.
Ovig et ses copains, la vingtaine bravache, n’ont cure du regard que l’on porte sur eux. Avec sa petite bande, ils investissent chaque soir la place de l’Opéra, pour « passer le temps ».
« On vient regarder les filles, on vient pour les b…
- Arrête de dire des conneries ! » , le coupe son complice Emile.
Ils viennent de Zeitoun, une banlieue populaire d’Erevan, et se sentent chez eux sur ces marches, aux premières loges pour le défilé nocturne des jeunes filles qui marchent deux par deux, en les ignorant avec insistance.
« Elles sont belles les filles d’Erevan, mais elles sont snobs ! Pour elles, tout ce qui compte, c’est d’avoir un beau portable… »
Avec un peu de persévérance, Ovig finira par me montrer le sien, un « Motorala » dernier cri, qu’il va encore mettre deux ans à payer. Le truc d’Ovig, c’est d’arriver à faire parler sa proie.
« Tu lui dis : bonsoir, comment ca va ? Viens me voir !… Y’en a plein qui viennent de loin, alors tu lui demandes de quelle région… »
Et les soirs où les « tsit », les « poules » comme il les appellent, préfèrent rentrer au bercail ?
« Tu vas dans cette petite rue, derrière Sayat-Nova et Prospekt… Si tu as 25000 Drams, elles seront toujours d’accord ! Mais 25000 Drams, c’est trop cher ! Si tu veux, je t’emmène !… Si tu en b… une, tu vis dix ans de plus !… » conclut-il en s’esclaffant.
Lorsqu’il regarde, rêveur, les derniers modèles de berlines allemandes remonter en trombe l’avenue Mashtotz, ou craintif, les patrouilles de policiers traverser son pré carré, il redevient un peu sérieux.
« Le truc qui va pas, ici, c’est qu’il y a trop de flics… Et chaque fois qu’on parle à une femme, ils viennent nous emmerder… Mais de quoi je me mêle ? Si ça se trouve, c’est ma femme ! De toutes façons, c’est simple : si tu as des relations, des connaissances, personne t’emmerde, mais les autres, comme moi, on leur crache dessus… »
Evidemment, il y a peu de chance qu’Ovig croise un jour la jeunesse dorée de la capitale. Peu de chance qu’il ait les moyens de commencer la soirée au Cheers, où l’on s’éclate aux sons d’un mélange de tubes occidentaux et locaux, dans celle salle voûtée qui jouxte la place Sakharov. Encore moins de chance qu’il ait la possibilité d’enchaîner dans la quasi annexe du Cheers, le Montecristo, replié ici, depuis la disparition de son glorieux ancêtre sur l’avenue Sargsian. Même atmosphère de cave, toute en longueur, mais là , il s’agit de s’éclater et de le montrer.
Le Montecristo demeure l’un des rares endroits d’Erevan où se mêlent clientèles homosexuelles et hétérosexuelles. Ouvert désormais trois soirs par semaine, la boîte de nuit reste l’un des endroits prisés des fêtards fortunés de la capitale : musique techno, éclairage aussi percutant qu’un remix hardcore, ici, l’on vient pour mouiller son marcel tendance jusqu’aux petites heures du matin. L’alcool coule sans se soucier ni de l’addition, ni du retour, car c’est l’un des coins d’Erevan où les taxis veillent, le regard confiant, sur la porte de sortie bien après trois heures du matin.
Et si l’on en réchappe avec quelque reste de fraîcheur, l’on ne manquera pas de jeter un œil, juste en face, sur le concessionnaire Porsche d’Erevan. Impossible de le manquer, c’est la vitrine éclairée derrière l’effigie de pierre qui représente…une faucille et un marteau.
Bien sûr, il est de bon ton dans cette jeunesse privilégiée de dénigrer ces clubs. Une habituée des lieux me le jure :
« Le Montecristo, c’est has been… A la rigueur, j’aime bien le Garage… » C’est la dernière boîte de nuit qui vient d’ouvrir. Car à l’image de l’évolution du pays, la nuit à Erevan est désormais le territoire d’une compétition sauvage.
« Mais sincèrement, ce que je préfère, ce sont les soirées privées »
La connaisseuse qui me parle s’appelle Tatev. Une jeune femme aux mensurations de mannequin, qui a gardé de son enfance à Gumri, une sérieuse insouciance. Quand on a survécu au tremblement de terre de 1988, on prend très au sérieux le choix de sa prochaine étape de noctambule : de toutes façons, que peut il arriver, maintenant ?…
De la soirée privée, il faut retenir le mot privé. Car c’est là le maître mot des nuits d’Erevan version rupin. Que ce soit au Bellagio, caricature parvenue de restaurant avec orchestre, ou dans une boîte de nuit comme le Relax, le client pour qui les Drams n’ont jamais rimé avec souci, demandera toujours son « coupé », c’est à dire son salon privé. Jusque dans les clubs de striptease, où l’on pourra admirer dans les moindres détails la plastique de la danseuse sans être importuné par les autres clients, la soirée VIP à Erevan se passe d’une manière ou d’une autre dans un endroit privatisé moyennant quelques liasses de dollars.
A titre d’exemple, il vous en coûtera 30000 Drams pour dix minutes de privauté avec l’artiste de votre choix dans un établissement comme l’Omega. Et toutes les variantes sont offertes au bon client : une, deux danseuses, jouer la tenue de la danseuse aux dés, offrir à ses collègues ou amis une variante supposée érotique de la jeune femme au bain. L’on peut même privatiser ainsi un sauna pour la nuit. Vous préférez de jour ? Pas de problème, voici notre brochure de tarifs…
Mais les soirées privées que fréquente Tatev sont encore ailleurs.
« Ce que je trouve déplorable avec ces clubs de striptease, c’est que leur succès reflète la vieille hypocrisie arménienne… Pour les hommes, tout est permis, et ils s’en foutent, parce que la plupart des danseuses sont russes ou ukrainiennes, alors… Quant aux femmes, on a le choix entre se marier, reproduire le genre de famille dans lequel on a grandi, étouffant à souhait, où l’on est juste là pour élever les enfants et attendre le retour de l’homme prodigue…et si l’on refuse ce modèle, alors on va passer pour une femme légère, pour ne pas dire autre chose… Et comme pour une arménienne, tout se joue sur la réputation, sur le jugement des hommes…»
Membre d’une jet set naissante, les soirées que préfère Tatev, ce sont plutôt des fêtes événementielles, qui se multiplient peu à peu dans la capitale. La version pas trop onéreuse sera par exemple un concert au Club, le restaurant salle de concert et d’exposition de la rue Tumanian, qui mérite mieux que la citation de Paolo Coelho dont il s’enorgueillit.
Et les grands soirs, ce sont ceux comme la soirée de lancement de Benetton, avec il Signore Luciano lui-même à Erevan (…sauf pour la fête justement). Mais il en aurait fallu plus pour freiner les ardeurs festives des trois à quatre cents personnes triées sur le volet, invitées autour de la piscine de l’hôtel Congress, avec les petits-fours, les dj et les ragots qui font le succès d’une soirée pour happy few.
Ces derniers sont issus de la jeunesse dorée et des ambassades voisines, et n’aiment rien tant que ces évènements où il faut être vu, ou mieux encore, reconnu, sous les spotlights éphémères qui feront les meilleures photos du magazine « Elite Life ».
Alors, avant de m’intéresser à celles et ceux qui vivent de la nuit à Erevan, j’ai eu envie de rencontrer l’un de ces millionnaires qui goûtent, eux aussi les joies nocturnes de la capitale. Ils sont évidemment beaucoup plus difficiles à approcher que les « rabiz » de la place de l’Opéra. Les meilleurs connaisseurs des soirées ici vous assurent même que l’on ne croise jamais de tels personnages le soir, sauf à être invités chez eux, dans l’une des maisons excentriques qui dominent la colline sur la route de Sevan, ou au bord du lac éponyme…
Finalement, l’un d’entre eux a accepté d’être suivi dans ses périples de noctambules. Il s’appelle Gurgen Arsenyan. A 46 ans, il porte impeccablement la tenue blanche du noceur chic, digne des soirées de la même couleur à St Tropez, si ce n’est des chaussures tressées, un peu passées de mode. Bien que sa compagnie s’appelle Arsoil, le pdg tient à préciser qu’il n’importe plus d’essence. Il est désormais à la tête d’une holding qui possède entre autres la licence exclusive de marques fameuses de cigarette, des cigares cubains.Et possède également une agence de publicité, une imprimerie, une entreprise d’exploitation du granit, des sociétés dans le high-tech.
Il est très fier de la boutique qu’il vient d’inaugurer au cœur de Erevan, Casa de Habanos. Et il annonce sans difficulté qu’il gagne 1 million de dollars par an, « en tant qu’actionnaire », auxquels il faut ajouter les 7000 dollars qu’il touche par an, en tant que député. Car Gurgen Arsenyan est également président du Parti des Travailleurs Unifiés, crée en 2002. Six députés depuis 2003, et le poste du ministère de la culture dans l’actuel gouvernement, dont il soutient la coalition. Pour le slogan du parti, il a choisi une citation de la constitution arménienne : « Dans la République d’Arménie, le pouvoir appartient au peuple. »
Lorsque je le retrouve, à la terrasse du Café de Paris, le paradis chic des amateurs de café à Erevan, il est accompagné d’une amie journaliste, chargée des affaires parlementaires sur la télévision publique, d’un ami membre la haute administration fiscale, et d’Aric, son « assistant ». Un joli bébé de 1m90 et 90 kilos qui ne quitte jamais son patron des yeux. Et cet admirateur de Nicolas Sarkozy, membre du groupe Libéral au Conseil de l’Europe, a un amour particulier pour la nuit à Erevan.
« Bien sûr, j’aime la nuit à Paris, à Kiev… Mais à Erevan, c’est différent, il y a quelque chose d’inexplicable, qui tient aux gens… A Erevan, la nuit se répète jamais… Ici, les changements ont eu lieu en très peu de temps, il y avait tout à faire : la nuit à Erevan c’était comme un mur blanc. Et l’on voit les embellissements tous les jours. Mais aujourd’hui, pour le divertissement, pour l’esprit, à tous les niveaux, on trouve tout ce qu’on veut à Erevan la nuit… Plus encore que le jour, on trouve vraiment tout !… »
A tel point que le député ne cache pas une certaine inquiétude lorsqu’il revêt la casquette de père.
« C’est vrai, je suis parfois inquiet pour mon fils de 16 ans… Il n’y a pas de problème d’insécurité la nuit à Erevan, mais il ne faut pas oublier d’où nous venons : à l’époque soviétique, c’était le risque zéro, parce que le gouvernement contrôlait tout. Aujourd’hui, on sort de la guerre, et les gens ont encore plus besoin de liberté. Alors parfois la nuit, ça dérape… Mais je pense que c’est un problème d’éducation de cette génération… comme en France avec les jeunes qui ont brûlé des voitures…. Mais bon, on est loin de la situation de la Géorgie… La situation de Tbilissi me fait de la peine… Pour Erevan, ce qu’il faut c’est créer une police municipale.. Quand nous aurons changé le statut de la capitale, avec des arrondissements, d’ici deux ans au maximum, il faudra créer cette police municipale et lui affecter le budget nécessaire. »
Gurgen Arsenyan aime bien sortir de temps en temps en boite de nuit, au Bunker, au Garage, et quelques autres. Mais il préfère les soirées chez lui. La dernière en date, une fête familiale avec une trentaine de personnes, autour de sa piscine, pour fêter l’entrée à l’université de Gurgen junior. Et les soirées de jeu.
Non point les jeux de casino, sur la route de l’aéroport. Les soirées où il peut jouer à son jeu préféré. C’est même l’un des meilleurs joueurs d’Arménie, me souffle son ami, « il a même participé aux championnats du monde organisés à Moscou à l’hôtel Ararat !… » A son invitation, je monte donc dans sa Lexus 430 noire, et nous filons vers le Club Sicile, un restaurant au bout de la rue Toumanian. Avant de descendre au sous sol, il tient à m’expliquer quel est ce jeu qui fait les joies de ses nuits. Cela s’appelle le jeu de la maffia.
Prenez dix joueurs autour d’une table. Chacun tire une carte. Sept vont devenir « rouges », c’est à dire de bons citoyens. Les trois restants seront « noirs », c’est à dire des maffieux. Sous la direction d’un tamada, d’un chef de table, le jeu se déroule ensuite entre des phases de jour, au cours desquelles les bons citoyens vont essayer de repérer les maffieux pour les sortir du jeu, et des phases de nuit, pendant lesquelles les maffieux tuent les bons citoyens. En mimant le geste.
La première nuit, les joueurs « noirs » se mettent d’accord sur le joueur « rouge » à éliminer. Le chef des « bons citoyens » est le « shériff », mais l’un des joueurs maffieux peut se faire passer pour lui. Et tout se joue sur l’éloquence. Chacun à son tour, les dix joueurs ont une minute pour convaincre les autres de deux évidences : je suis un honnête citoyen, par contre, mes chers amis, mon voisin, lui… Et si en fin de partie, il ne reste qu’un « rouge » et un « noir » ? C’est le maffieux qui l’emporte.
« C’est un jeu très populaire ! C’est un jeu de vie ou de mort ! Chaque fois que je vais à Moscou, j’y joue, et vous savez, tous les oligarques russes y jouent aussi… Aujourd’hui, je n’y joue que pour le plaisir, deux ou trois fois par semaine, mais avant c’était huit ou neuf fois par semaine… En fait, tout se joue sur le comportement, la bonne image, pour qui tu votes, tes alliances, ce que tu dis… »

Autour de la table de jeu, installée dans le sous-sol du restaurant, parmi les posters d’Al Pacino et de Marlon Brando, les amis du député, dentiste, acteur, homme d’affaire, passent le masque sur leurs yeux, le temps de tirer la carte qui va décider de leur camp pour la prochaine partie. Le droit d’entrée pour chaque partie est symbolique, 1000 Drams. Et en une nuit, il peut se succéder jusqu’à une quinzaine de parties.
Mais monsieur le député est formel, ce n’est qu’un jeu de rôle, rien d’autre.
« Si ce jeu reflète une réalité, c’est celle de la Sicile ou de Chicago dans les années 30, mais sûrement pas celle de l’Arménie. »
Une nuit à Erevan (II) - Avec ceux qui travaillent la nuit (numéro de Novembre 2006)
Lorsque on essaye d’énumérer les fonctions de ceux qui travaillent la nuit à Erevan, l’on passe vite pour quelque admirateur de Prévert. Mais la poésie s’arrête là . Car ce reflet des changements dans Erevan a parfois les éclats trompeurs d’une enseigne au néon, trop fatiguée pour tromper le touriste.
J’ai connu ce centre de la capitale hésitant encore à sortir de l’obscurité, lors de mon deuxième voyage en Arménie. Automne 1996. La place de l’Opéra sans le moindre café, mais déjà surréaliste, pour celui qui prenait le temps de l’observer. Une place envahie d’opposants à l’ancien président Ter Petrossian, que la télévision présente alors comme des supporters de Charles Aznavour. Lequel donnait, au même instant, son premier concert en Arménie. Devant le héros de la résistance aux soviétiques, assis, comme il se doit, au premier rang. Les hasards de calendriers sont souvent les plus cruels. Un concert extraordinaire. Une révolte mal orchestrée. Je préfère garder le souvenir des rappels qui résonnèrent à l’intérieur de la salle.
Eté 2006. Inspiré par le magnifique film de Robert Guédiguian, je propose aux Nouvelles d’Arménie Magazine de revenir sur cette place de l’Opéra et ses alentours noctambules. D’écrire un carnet de voyage sur la nuit à Erevan. Sur tous ses passagers. Et sur ceux qui sont de service, de permanence, à l’affiche. Celles qui espèrent que la nuit sera assez fertile, mais pour payer le loyer.
Comme Lucine.
Pour un peu, elle s’effacerait derrière les ballons qu’elle porte. Il est 23h. Comme tous les soirs, elle serre dans ses poings un faisceau de manches de bois. Au bout de ces tiges, les ballons de toutes les couleurs encerclent physiquement la vendeuse de 67 ans. Ce n’est pas un jour de grosses sorties, pas de concert, peu d’enfants. Alors elle n’en a pris qu’une trentaine. Et depuis 3 heures, elle arpente d’un pas lent les travées entre les cafés et les restaurants. Le Caruzo. Le JazzVe. Les Magnolias. L’Atlantique. Le V.I.P. Elle les longe tous, un par un.
Cette place de l’Opéra, qu’elle reconnaît à peine lorsqu’elle sonde ses souvenirs, elle pourrait vous la raconter les yeux fermés. Un fantôme familier.
« Quand il y a des grands rassemblements, j’en prend jusqu’à 60 avec moi… Fatiguée ou pas, il faut bien que je marche si je veux me trouver de l’argent ! Je ne suis pas jalouse, hein, de ces grosses voitures qui tournent autour de la place, tout le monde peut vivre ! Je veux que l’Arménie aille bien… Mais moi, j’ai pas le choix.»
Ses grands-parents étaient des réfugiés d’Azerbaïdjan, arrivés peu après la première guerre mondiale. Ils se sont installés dans le quartier de Kond. L’un des quartiers les plus anciens d’Erevan, juste à l’Ouest du centre. Aujourd’hui c’est pratiquement un bidonville, et l’objet de fortes convoitises immobilières.
« C’est mon quartier, je l’adore… Cela fait des années qu’on veut nous chasser. Un coup, ils détruisent un pâté, pour la salubrité. Mais moi je ne partirais pas. Regarde ce qu’ils ont fait ! » s’écrie-t-elle en pointant ses ballons vers le chantier de la rue du Nord. Verre fumé et acier au programme. Etranges perspectives au milieu des reflets de tuf.
Avec sa retraite de comptable, 10000 Drams par mois (un peu plus de 20 Euros), elle est obligée de vendre ses bulles de couleur pour survivre.
« Avant, il n’y avait pas d’eau, pas d’électricité, mais c’était gratuit ! Aujourd’hui, il faut que je paye le gaz, l’électricité, l’eau, le téléphone, je dois faire attention… Je dois même payer la taxe d’habitation ! »
Les ballons, elle les achète déjà gonflés. Elle les vend 300 Drams pièce, mais son bénéfice n’est que de 100 Drams. Même pour les baudruches de plastique, il y a des intermédiaires.
« Mais tu vois, je m’en fous… parce que eux aussi, les clients de ces terrasses, ils n’ont pas de sous : je les observe, ils s’asseyent, ils prennent une limonade, et c’est tout ! »
Elle les regarde avec un sourire sans la moindre hargne. Lucine n’a pas de haine. Les jeunes dont elle observe le manège perpétuel autour de la place, elle les trouve mieux habillés qu’à son époque. Beaucoup plus ouverts sur le monde aussi. Même les seules personnes qui perturbent parfois sa pêche aux promeneurs, elle ne leur en veut pas.
« Il y a des prostituées autour de la Place. Je me suis déjà attrapée avec elles, mais que veux-tu faire ? Elles ont pas de travail, il faut bien qu’elles vivent ! »
Gagner de l’argent. La nuit à Erevan n’est pas encore un eldorado, mais bel et bien en passe de devenir une industrie. Les ouvertures de cafés, de restaurants, de clubs de striptease, de boites de nuit se comptent par dizaines depuis quelques années. Alors les formules finissent par se ressembler, et les bons emplacements, dans le centre de la capitale, deviennent rares. Sur certaines artères stratégiques, telles que la rue Abovian ou l’avenue Sayat-Nova, l’immobilier connaît une fièvre sans précédent, même pour une parcelle de trottoir. Peu à peu, tous sont confrontés au besoin de se démarquer de la concurrence. Car pour attirer badauds et touristes, les établissements de nuit comptent essentiellement sur six mois de l’année, entre Mai et Octobre, lorsque la douceur de l’air permet de déambuler jusque très tard parmi les tentations nocturnes.
Dans cette bataille commerciale, tous ne sont évidemment pas égaux. Il y a bien sûr des cas atypiques, tels que ces cafés qui encerclent l’Opéra, dont plusieurs sources m’ont affirmé qu’ils appartenaient tous à un seul - et heureux - propriétaire. Il est vrai qu’un bon vieux monopole, même de situation, a quelque chose de traditionnel ici.
Pour les autres, il y a heureusement d’autres manières de se distinguer. Jouer sur son prestige, viser une clientèle particulière, ou encore chercher à importer une formule qui a fait ses preuves sous d’autres latitudes.
C’est cette dernière piste qu’explore « Le Club » depuis un peu plus de deux ans. Fondé par Andranik et Vahé, le lieu accueille, à côté de sa salle de restaurant de 50 couverts, une librairie, une salle d’exposition, une pièce pour le thé, recouverte de tentures et encombrée de poufs, ainsi qu’une petite scène pour les concerts. Pas de sécurité à l’entrée, pas de survêtements acceptés. Ici, entre les œuvres d’Ararat Sarkissian et une citation garantie authentique de Paolo Coelho, on affiche une certaine forme d’élitisme parfaitement assumée. De l’éclectisme chic, pour une addition moyenne de 20 $.
« On a rien contre les clubs de striptease, il y en a dans toutes les villes du monde », affirme Vahé, « mais quand ce genre de lieu devient la norme, comme à Erevan, c’est que quelque chose ne tourne pas rond ! »
Les propriétaires du lieu préfèrent organiser, entre ces murs de béton brut, concerts et récitations littéraires. Quant aux mariages, qui font vivre nombre de restaurants, ils les acceptent dans leur 300 m2 à l’entresol, mais la musique demeure sous leur contrôle.
« Ici, on essaye de faire en sorte que les gens se sentent un peu à la maison… Une fois, nous avons proposé un concert à minuit… en pyjama ! L’idée, c’est de faire un lieu différent, où les gens ont envie de passer du temps, pas seulement de prendre un plat ou un café. »
Comme la plupart des restaurateurs d’Erevan, les deux associés ont aussi d’autres affaires, notamment une entreprise de nettoyage à sec… pour la restauration. Mais c’est tout ce que Vahé et Andranik accepteront de dévoiler sur leurs commerces.
« Vous savez, les brésiliens disent que la vie est meilleure la nuit, parce que les députés ne travaillent que de jour… Hé bien, c’est la même chose en Arménie ! », conclut Andranik avec un sourire.
Non loin de ce jeune « Club » de la rue Toumanian, la rue Pouchkine accueille, elle, l’archétype de « l’institution » de la nuit à Erevan, le Malkhaz Jazz Akam. Ou plutôt, son propriétaire, Levon Malkhazian, figure emblématique des soirées où la musique comme l’alcool jouent les rappels. D’ailleurs le bonhomme de 61 ans, la voix burinée, le regard enveloppant comme un solo de saxophone, a aussi donné son nom à un cocktail à base de vodka, de cola et de citron. Et le « Malkhaz » est systématiquement servi dans deux verres. Sans doute par peur de manquer.
Lumière tamisée, fauteuils volontiers profonds et photos de Monsieur Malkhaz avec toutes les célébrités passées entre ces murs, le lieu résonne tous les soirs au son des orchestres de jazz, nombreux et éclectiques en Arménie, dont le désormais fameux Armenian Navy Band.
« Après les moments noirs que nous avons connus, le tremblement de terre, la guerre, il y a encore beaucoup à faire pour la nuit à Erevan… Et c’est normal que le jazz habite ces soirées, regardez l’importance des percussions dans le jazz et dans la musique arménienne, avec le Dol… Cette musique ressemble à l’âme arménienne : au cœur des deux, on retrouve… l’improvisation ! » explique en rigolant Levon Malkhazian.
Du haut de ses 45 ans de piano, il a enfin réalisé son rêve : organiser un festival de jazz à Erevan, et offrir dans son établissement un studio de répétition pour les musiciens. Son antre chic fait vivre aujourd’hui une quarantaine de personnes.
De fait, entre le succès des sessions de jazz, les sonos hurlantes du Montecristo jusqu’aux concerts de l’Opéra, en passant par les refrains hésitants des nombreux karaokés de la capitale, la nuit à Erevan ne manque ni de tempos, ni de mélopées.
Parfois même de fausses notes. Celle que Levon Malkhaz ne digère pas, c’est le meurtre survenu dans les toilettes du Paplavok, un autre club de jazz. Un client tabassé à mort par deux gardes du corps de l’actuel président de la République. Pas de témoins. Seul un des cerbères a écopé d’une poignée d’années de prison.
« L’endroit a été entièrement rénové… mais bon, ce n’est plus pareil. Même les musiciens se contentent de faire leur set, pour une clientèle, comment dire… Les amoureux du jazz, les vrais, n’y mettent plus les pieds. »
Aujourd’hui, il préfère regarder l’effervescence des soirées de la capitale. Et se féliciter de voir la jeunesse « s’infiltrer partout ! »
« Autrefois, à l’époque soviétique, on devait tout fermer à 23h. Maintenant, si on veut prolonger jusqu’à 6 heures du matin, c’est possible… Et les mariages ! Ils n’avaient lieu que le samedi, aujourd’hui ils ont lieu d’autres jours dans la semaine, vous savez pourquoi ? Parce que les salles sont prises, notamment pour des concerts, et ça, ça témoigne que la fête, que la vie évolue à Erevan ! »
De fait, les badauds qui redescendent des Cascades peuvent désormais croiser du regard un sex-shop. Mais l’un des lieux qui témoignent de cette évolution en profondeur, c’est évidemment le Méliné’s Bar, en bas de la rue Abovian. Une minuscule salle tout en longueur, qui ne brille ni par l’espace, ni par la lumière. Ici l’on n’accueille pas plus de quarante personnes. Ce ne sont pas non plus les tarifs plutôt raisonnables (500 Drams pour une bière) qui font de ce club une petite révolution en Arménie. Mais le fait qu’il s’agisse du premier lieu officiellement gay et lesbien de la capitale.
« Il y a plus de liberté la nuit ! » explique Arsène Bagdassarian, le jeune propriétaire de l’endroit, « Il n’y a pas cette tension, cette pression sociale que subissent encore les gays arméniens. La nuit, ils ont moins de difficulté à se montrer, il y a moins de monde dans les rues, moins de chance d’être l’objet de quolibets »
Evidemment, au pays des valeureux “rabiz”, où la virilité conquérante a parfois rang de religion, les vieux réflexes homophobes ont la vie dure.
« C’est aussi un reste de l’héritage communiste, du temps où la loi interdisait les relations homosexuelles… Ce qu’il y a de drôle, c’est que la loi précisait « entre les hommes », alors même du temps des soviétiques, les lesbiennes étaient mieux acceptées. Et c’est toujours le cas aujourd’hui. »
Arsène reconnaît que ses clients jouent encore à docteur Jekill et mister Hyde entre leur comportement dans la journée et celui qu’ils affichent dans son bar.
« L’un de nos clients, c’est un fidèle, est serveur sur une terrasse chic de la ville. Quand il est de service, il a l’air tout coincé, mais le soir, lorsqu’il vient ici, ses habits, sa chevelure… tout change ! »
Associé avec le consul honoraire de Norvège, Arsène assure que le Méliné’s bar n’est pas encore très rentable.
« Les gays arméniens ne sont pas très riches… Et puis la nuit à Erevan ressemble au pays : c’est une jeune République. Le milieu de la nuit est encore celui d’une petite ville. »
Installé sur la terrasse qui jouxte son club et son restaurant, « Le restaurant Français », entre deux salutations avec des clients qui viennent retrouver les rythmes technos de la salle en contrebas, Arsène savoure volontiers une bière à la santé de son « jeune pays », en pleine évolution. Sans craindre d’évoquer certaines amertumes persistantes.
« Ce qui me fait peur, aujourd’hui, c’est qu’il y a beaucoup trop de choses contrôlées par des hauts fonctionnaires, toutes sortes de conseillers de ministres ou de députés, qui n’ont jamais à affronter les électeurs. C’est sans doute une maladie de jeune nation, peut-être encore plus dans les anciennes républiques soviétiques… Par exemple, un responsable, il n’y a pas longtemps, voulait imposer que toutes les voitures soient équipées d’un extincteur… »
A voir l’état du parc automobile du pays, il ne semble pas, en effet, que ce soit la toute première des priorités. Le projet a plutôt fait rigoler une bonne partie de la capitale.
« Personne n’a compris pourquoi… jusqu’à ce qu’on réalise que quelqu’un de son entourage, son frère, son fils, un ami, peu importe, avait acquis une énorme quantité de ces extincteurs… Il faudrait arriver à séparer business et politique ! Mais ce qui me déprime, c’est que je ne vois pas combien de temps on va mettre à se débarrasser de ce système : quand tu commences à analyser comment l’argent circule, comment les 1000 Drams que tu donnes au simple policier remontent… Ca fait peur ! »
Peur, peut-être, mais pas assez pour faire renoncer Christian Zadikian. Ce solide arménien de France, 1M85 pour 98 kilos, a tellement aimé la nuit d’Erevan qu’il a décidé, lui aussi, d’en faire son métier. Associé avec une personnalité de la République (qui n’a pas souhaité être citée dans ce carnet de voyage), il a repris depuis deux ans le « Pyramida ». Point de momies, ni de hiéroglyphes entre ces murs, mais plutôt des jeunes femmes, blondes, brunes, rousses, minces ou enveloppées, et toujours assez dévêtues pour vous faire perdre votre égyptien.
Car le « Pyramida » est, avec trois ou quatre autres, l’un de ces fameux grands clubs de striptease de la capitale. 700 m2 répartis sur trois niveaux, le podium et les barres d’acier de rigueur, sans oublier quelques salons particuliers pour les clients qui se sentent fortunés. Impossible de le manquer : c’est la seule pyramide de miroirs et de néons sur l’avenue Sayat-Nova.
« Les trois quarts des danseuses sont ukrainiennes. Pour l’instant, nous n’avons que trois arméniennes… Bien sûr, je préfèrerais n’avoir que des arméniennes, mais les mentalités sont pas… sont pas encore prêtes. Alors on a un talent scout qui part deux à trois fois par an en Ukraine, pour trouver de nouvelles artistes. Mais ça, je ne regrette pas d’avoir mis les pieds en Arménie, et à terme je compte m’installer ici. »
Les animations sont réglées comme un congrès de parti unique. Tous les soirs de la semaine, de 21h à 0h30, les tours de chants. Le seul moment où le podium accueille aussi quelques hommes. A partir de 0h30, les stripteaseuses rentrent en scène. Les nuits d’affluence, elles vont enchaîner les mouvements de jambes et les tenues évaporées jusqu’à 6 heure du matin. Chacune à son tour, les danseuses viennent danser sous les spotlights, tout en cherchant à se débarrasser d’un élément de leur tenue, en général situé sur le haut du corps… Pas de nu intégral, c’est interdit par la loi. Du moins sur les podiums.
De temps à autre, passe une danseuse du ventre. Sur le côté, un « monsieur sécurité » veille discrètement au bon déroulement des déhanchements, ici comme dans les cabines privées. Une fois qu’elles ont fait la preuve de leur souplesse ou de leur agilité, une autre femme entre en scène. Mais elle n’a rien à faire du public présent, d’ailleurs elle est habillée comme pour aller faire ses courses. C’est la ramasseuse. Sa fonction, c’est de glaner sur la scène, parfois alentour, les dollars qui ont été jetés sur la scène ou sont tombés du string de la danseuse. Elle doit également comptabiliser les billets que ramènent les jeune femmes, lesquelles doivent les remettre à l’entrée des vestiaires.
Pendant leur passage, un ballet imprévisible se dessine entre le podium et les tables. Le signal, c’est un regard du client, la main posée sur un billet. S’il s’agit d’une petite coupure, l’escapade parmi les tables ne durera que le temps qu’il faut pour la glisser entre les rares bretelles disponibles. Mais si le client le souhaite, et paye le forfait « dix minutes » à 5000 Drams, elle peut rester plus longtemps. Juste pour bavarder. Elles touchent 50 % des sommes ainsi collectées.
Elle préfère que je l’appelle Gayané. Elle a une petite vingtaine d’année, de grands yeux noirs un peu las. C’est l’une des arméniennes qui dansent ici.
« Avant j’étais au « Charlotte », ils me prenaient 60% de ce que me donnaient les clients…Je détestais les patrons, des sales manières avec les filles. Ici, au « Pyramida », il ne me prennent que 50 % et je touche un petit fixe en plus. Cela fait six mois que j’ai changé, maintenant je gagne autour de 2000 dollars par mois. Et ils respectent les filles ».
Evidemment, le chiffre n’est pas vérifiable, mais ce qui est certain, c’est que l’on est loin, très loin du salaire moyen qui tourne autour des… 120 dollars par mois dans la République. «Gayané» est étudiante, en cinquième année à l’université d’état d’Arménie.
« Personne ne sait que je danse la nuit. Aucune de mes amies à la fac, pas même mes parents. Ils vivent en Géorgie. Pour eux, je dis que c’est mon petit ami qui paye l’appartement, et tout le reste… »
Elle a été serveuse, mais le boulot ne rapportait pas assez, surtout pour supporter le regard des… clientes. Car selon « Gayané » ce sont les femmes qui sont les plus tatillonnes sur la réputation des jeunes filles qui travaillent la nuit. Même comme simples serveuses.
« Je prends trois ou quatre jours de break par mois, c’est crevant, mais moi, je suis libre ! Si je veux, je peux refuser d’aller en privé avec un client. Et j’habite seule, dans mon appartement.»
Ca, c’est un vrai privilège. Car pour éviter les embrouilles, la plupart des danseuses sont logées ensemble, et « protégées » 24h sur 24 par la sécurité du club. Quant au « numéro privé » avec un client, c’est le jackpot. Dans une petite cabine, pour une ou plusieurs personnes, elle danse pendant dix minutes moyennant 50 Dollars. Evidemment, à ce tarif là , les vêtements se font encore plus rares, et les pas de danses sont plutôt interprétés au ralenti.
Plus tard, elle voudrait travailler dans le journalisme. Mais elle avoue, en finissant son coca-cola, que ce n’est pas toujours simple d’aller en cours, en se réveillant vers 13h. En tous cas, elle refuse de voir son avenir dans la danse. Christian Zadikian, son patron, lui pense exactement le contraire : le futur, c’est la revue.
« Il faut être patient, c’est impossible de plaquer ici le modèle français. Mais mon ambition, c’est de le relever le niveau, de créer à Erevan une revue digne du Moulin Rouge »
Alors depuis quelques mois, le sous-sol de l’établissement est en travaux.
Pour moderniser la salle principale, mais aussi pour installer une nouvelle cabine privée avec « bains à l’ancienne ». Christian Zadikian aimerait bien racheter la seule partie de l’immeuble qui surplombe son établissement. Mais le médecin qui l’habite demande un prix « exorbitant » selon lui.
Evidemment, le mètre carré sur Sayat-Nova a été multiplié par 4 depuis cinq ans, pour atteindre autour de 3000 dollars. Mais l’ancien marchand de biens désormais propriétaire de son club de striptease ne veut pas renoncer. Il aimerait construire une deuxième pyramide, plus petite, « pour que l’on retrouve le symbole des deux pointes de l’Ararat ».
« Mais ce qui m’exaspère, c’est que dès que tu as un mec qui gagne trois sous, hop ! : c’est la maffia ! Y’en a marre ! Moi je crois que c’est surtout les anciens communistes et tous ceux qui sont partis qui dénigrent l’Arménie, pour justifier leur départ ! La seule véritable aide, c’est de venir ici et de créer des emplois, tout le reste c’est du cinéma ! »
Ce qui n’est certainement pas du cinéma, c’est la concurrence qui existe désormais entre les clubs de striptease. Chacun y va de son numéro, comme l’Oméga, avec son nu intégral derrière un rideau d’eau, ou avec ses petits plus, comme le Pioneer, où l’on peut aussi choisir de regarder sur écran plasma… la ligue des champions de football ! Mais l’avenir proche de cette nouvelle industrie de la nuit à Erevan se trouve sans doute…à quelques kilomètres du centre.
Au cœur du quartier Bangladesh. C’est ainsi que les habitants surnomment cette accumulation de tours de béton qui date de l’époque soviétique. Juste derrière la route qui mène vers l’aéroport, relativement cachée aux yeux des touristes par les promesses en carton de gains et d’effervescence.
Pour imaginer le quartier Bangladesh, il suffit de transposer la cité des 4000… et d’y rajouter au moins un zéro. Et pour être tout à fait complet, il ne faut pas oublier d’inclure dans le paysage toutes les caractéristiques locales, héritées de l’URSS : pas de trottoirs, des routes défoncées, du mauvais béton, de l’eau trois heures par jour, etc…
C’est dans ce quartier, l’un des plus pauvres de la capitale, qu’a ouvert début septembre le « Décaméron ». Les 4×4 garés devant, un décor fait d’acier poli et de néons racoleurs, rien ne manque. Mais Natacha, une ukrainienne de 24 ans, l’une des hôtesses du lieu, nous l’assure :
« Le Décaméron n’a rien à voir avec les clubs du centre. Ici, on va offrir aux clients, un show vraiment nouveau… Le seul de la capitale avec des accessoires ! »
Les tarifs annoncés, eux non plus, n’auront rien à voir avec ceux des autres établissements : plusieurs centaines de dollars, selon l’emplacement, juste pour la table. Sans les boissons. Et Natacha se réjouit de voir les réservations affluer.
« Il y a une hypocrisie vis à vis des clubs ! Si tu demandes, tout le monde est contre, mais en même temps, les gens les plus puissants du pays viennent ici ! C’est la mentalité arménienne : ou tu vis selon les principes, ou tu ne vis pas. Les arméniens passent leur temps à s’épier les uns les autres, à ragoter. Les principes, c’est ce qu’on sert à sa famille… »
Ancienne stripteaseuse, Natacha travaille tous les soirs. Pas de congés, mais une paye bien supérieure à ce que lui laissaient espérer ses études de tourisme. Et elle se sent en parfaite sécurité.
La sécurité, c’est justement l’affaire de Nerces Nazarian. Cette solide ceinture noire de karaté de 43 ans dirige la préfecture de police de Erevan. Depuis deux ans et demi, il a autorité sur les 2200 fonctionnaires de police de la capitale, ainsi que sur les 1500 détachés à la direction de la protection des sites sensibles. En clair, cette direction rassemble pêle-mêle le siège de la télévision, les grandes banques, les ministères…
« Erevan est une ville très sure, où l’on peut encore se promener en pleine nuit sans le moindre risque » assure Nerces Nazarian « c’est un village, si l’on compare aux autres capitales : ici, tout le monde se connaît. »
Son quotidien est fait essentiellement de rixes, le plus souvent à l’arme blanche, de vols à la tire et de cambriolages.
« Pour les particuliers qui le souhaitent, nous avons mis en place un système payant de protection. Cela coûte 10000 Drams minimum par mois, mais si la surveillance inclut du matériel sophistiqué, cela peut monter jusqu’à 70000 Drams par mois. C’est un service qui marche très bien, nous avons de plus en plus de clients. »
Depuis quelques mois, la République est secouée par des meurtres, qui ressemblent fort, dans leur mode d’exécution comme dans leurs cibles, aux règlements de compte qui agitent Moscou ou St Petersbourg. L’une des têtes de l’administration fiscale est morte ainsi au cours de l’été. La police arménienne doit aussi faire face à des réseaux de trafiquants d’êtres humains. Des jeunes filles qui partent pour les Emirats Arabes Unis, la Géorgie ou encore… la Turquie.
« La situation est encore très difficile : c’est un petit pays, soumis à un blocus, au chômage et dont les institutions ont moins de vingt ans ! »
Alors la priorité de Nerces Nazarian, c’est la modernisation de la police.
« Tous les mardis, les fonctionnaires ont deux heures de formation aux droits de l’homme. Et pour les jeunes policiers, on essaye de multiplier les stages à l’étranger. Petit à petit, on essaye d’harmoniser notre fonctionnement avec les lois européennes. Une fois par mois, nous avons même une journée portes ouvertes à la Préfecture, où les citoyens peuvent venir à la rencontre des policiers, et même se plaindre, si nécessaire. »
Mais le patron de la Préfecture de Police sait que le principal danger est ailleurs.
« Quand je vois tous ces 4×4, ces Cayenne, cela me fait mal au cÅ“ur… Je me bats pour obtenir des voitures dignes de ce nom pour mes hommes »
Première victoire, l’arrivée depuis cette année de 4×4 chinois, notamment pour les troupes qui patrouillent de nuit. Quand même plus rapides que les Jigoulis hors d’âge postées aux carrefours.
« Le problème c’est que le salaire des policiers est très insuffisant (50000 Drams par mois pour un simple brigadier), et tout est devenu trop cher, les appartements, les vacances, les études…Alors forcément on me parle de la corruption, mais elle existe dans tous les pays ! Croyez moi, je n’hésite pas à transmettre un dossier au procureur lorsqu’il le faut. Mais si l’on veut lutter contre ce phénomène, il y a urgence à améliorer les conditions de vie de nos hommes. »
On ne pense pas autre chose au commissariat central d’Erevan. Parmi les huit postes de district qui assurent la sécurité de la capitale, celui-ci est en première ligne, surtout la nuit. Installé sur deux étages, dans une rue sans éclairage, il a sous sa responsabilité l’essentiel du « Erevan by night » : la place de l’Opéra, les rues Abovian, Toumanian, Pouchkine, l’avenue Sayat-Nova, les Cascades, la place de la République… Cette nuit, comme c’est l’anniversaire du commissaire principal, c’est le Lieutenant Colonel Sahak Agopian qui est de permanence.
Les « permanences », cela dure de 9h du matin à … 9h du matin le lendemain. Moyennant une prime de 13000 Drams.
« Dans deux ans, j’aurais 25 ans de police derrière moi, alors je pourrai prendre ma retraite et me lancer dans le business. Parce que dans deux ans, ma fille aura terminé ses études secondaires, et veut rentrer à la faculté de lettres. Mais l’université, c’est 1200 dollars par an, et moi, j’ai trois enfants ! Moi, je voudrais bien que les salaires, les retraites soient d’un niveau plus décent… Et encore, on est mieux payés que les autres fonctionnaires. »
Dans son petit bureau, le lieutenant colonel attend l’arrivée des éventuelles prises de ses troupes en tournée. Ses hommes arpentent la ville à pied ou en voiture, équipés d’un Makarov 9mm, de menottes, et d’une radio. Par manque de moyens, les portraits robots qu’ils ont sur eux sont des photocopies. Des dessins assez vagues pour arrêter la moitié de la population, mais ils sortent rarement de leurs poches.

Pour tuer le temps, il feuillette parfois l’épais volume qui rassemble justement les personnes recherchées. Une photo en noir et blanc, les détails disponibles, le délit supposé. Un « V » pour les personnes arrêtées dans d’autres républiques. Une croix pour celles qui ont été arrêtées ou retrouvées mortes. Il figure même parmi ces photomatons de mauvaise qualité un ancien ministre de l’Intérieur, recherché depuis six ans.
« Mais c’était un très bon ministre… Il n’y avait pas de pain, pas de lumière, ce qu’il a fait, c’était l’exigence de l’époque ! Moi à sa place je serais allé encore plus loin. C’était une époque…une époque où même les lois n’étaient pas écrites… »
Aujourd’hui le lieutenant colonel se félicite sincèrement de la progression des règles démocratiques et des libertés. Mais la situation économique du pays l’amène à un constat sans appel.
« Si j’avais 18 ans aujourd’hui, jamais je ne rentrerais dans la police ! Je pourrais être juriste ou avocat, je gagnerais mieux ma vie, j’aurais plus de temps libre. Mais bon, c’était d’autres temps, je n’avais pas vraiment le choix… »
Minuit et demi. Arrivée des premiers clients de la soirée. Dans la salle d’accueil, refaite à neuf, les policiers entourent deux jeunes hommes et une jeune femme. Chacun accuse l’autre d’agression. Le plus petit des deux vient de terminer son service militaire, alors son copain a voulu l’emmener voir une prostituée. La prostitution est légale, mais pas le racolage.
Alors la jeune femme se défend.
« Toi, je te parle pas, t’es qu’une grande gueule » lance-t-elle à son supposé agresseur.
« Je voulais juste lui demander son tarif, mais elle a commencé à nous injurier
- Mais non, c’est eux ! Ils traitaient tout le monde d’enc… D’ailleurs c’est la vieille qui vendait des graines qui a appelé les policiers… »
La jeune femme n’a ni papiers, ni argent sur elle. Elle donne l’adresse d’une « amie » qui la loge dans Erevan. Le grand a 10000 Drams sur lui, le petit rien. Comme il vient d’effectuer son service dans les troupes internes, c’est à dire la police, il a droit à une leçon de morale.
« Tu parlais comme çà à ton commandant ? Hein ?
- Mais je n’ai pas insulté les policiers !
- Je sais que tu les a insulté !
- Mais non !
- Mais non Monsieur l’Officier !
- Oui, Monsieur l’Officier »
Et de bredouiller que c’était la première fois qu’il s’approchait d’une prostituée.

Tandis qu’on les emmène pour un contrôle d’alcoolémie, un autre policier prend la déposition de la jeune femme. Une demie heure plus tard, elle repart libre. Un coup de fil sur son portable de dernière génération, et un taxi passe la prendre. Les deux garçons écopent de trois heures de garde à vue dans les cellules toutes neuves du commissariat central. Ils seront bientôt rejoints par deux camarades qui avaient entamé une conversation au cran d’arrêt.

Une routine plutôt gentille pour les nuits d’une capitale qui compte un peu plus d’un million d’habitants.
D’ailleurs, ce niveau relativement faible d’insécurité est confirmé par celles qui sont, à priori, les plus exposées au risque de violences, les prostituées. Anna, elle, travaille « au portable ».
« Quand j’ai peur la nuit, c’est plutôt à cause des bijoux, ou de mon téléphone. C’est vrai qu’il y a des gens prêts à tout t’arracher, en plus, ça manque d’éclairage la nuit dans les rues, dans les immeubles… Mais bon, on est encore loin de la situation de Tbilissi ! »

Elle se prostitue depuis trois ans, quatre à cinq clients par nuit. Elle travaille aussi de jour. Divorcée, seule avec ses trois enfants, elle a d’abord été serveuse dans un casino. Mais elle n’a pas trouvé d’autre moyen pour avoir de quoi faire vivre sa famille, d’autant qu’elle ne reçoit aucune aide, de personne.
« Quand mon mari s’est tiré, j’avais tellement peu d’argent que j’en suis venu à vendre mes vêtements… Je récupérais même les casseroles, pour vendre le métal au poids, alors… Et il y a plein de femmes dans ma situation. Pour les mères célibataires, c’est l’enfer. »
Un enfer que l’on peut croiser autour de la Place de l’Opéra, ou dans le quartier du Cirque. Certaines vendent le quart d’heure de bonheur à 5000 Drams. La misère à l’état brut.
Ceux qui connaissent bien cette pauvreté, ce sont les médecins et les infirmières de permanence au « 103 ». C’est l’équivalent du Samu. Du moins c’est l’équivalent réel, car il existe aussi, depuis quelques années un pendant pour nouveaux riches : l’European Medical Service.
C’est 10000 Drams juste pour faire venir l’ambulance. L’urgence médicale version VIP. Au siège du « 103 », situé derrière l’avenue Baronian, on voisine déjà avec la médecine de luxe. Juste à côté, il y a l’hôpital Naïri. Cet établissement était autrefois réservé aux membres du parti. Aujourd’hui, entre le marbre du sol et le kiosque à journaux, où vous trouverez le dernier numéro de « Vogue », on réalise en moyenne 400 opérations par an de chirurgie esthétique. Pour le nez, comptez 210000 Drams. Depuis un an, cet hôpital dispose même d’un IRM dernier cri. Mais le voisinage géographique est bien le seul point de rapprochement avec le « 103 ».
Car le Samu arménien fait figure d’ultime vigie la nuit à Erevan. Avec les moyens du bord. 40 ambulances pour toute la capitale. Un nombre indéterminé en réparation. 10 défibrillateurs, dont les trois quarts datent de l’époque soviétique. Comme les modèles ont plus de vingt ans, le « 103 » a même engagé un électricien à la retraite pour les entretenir. Quant au standard, il affiche toujours les gros boutons de bakélite noire qui trahissent son âge.
Karine Borossian a 50 ans. Elle est diplômée de médecine et dirige depuis quelques mois le standard du service d’urgence. Pour une quinzaine de nuits complètes par mois (le système de permanence est le même que pour les policiers, de 9h à 9h), elle touche 80 Dollars. Lorsqu’elle est en service, c’est elle qui est la patronne des équipes médicales.
« On a bien sûr les blessures qui résultent des bagarres, les problèmes liés à l’alcool… D’ailleurs, depuis un an, on a en plus la charge de tous les contrôles d’alcoolémie demandés par la police. L’autre phénomène, en augmentation, ce sont les traumatologies liées aux accidents du travail, parce qu’il y a de plus en plus de chantiers où l’on travaille la nuit »
Officiellement, le travail de nuit est interdit. D’ailleurs, Karine doit informer la police des cas qui lui semblent suspects.
« Et puis nous avons des malades qui nous appellent cinq, six fois par nuit. Ce sont des personnes atteintes de maladies chroniques, mais qui sont trop pauvres pour aller à l’hôpital. Comme des cas de cancers, au dernier stade. Ils n’ont plus que le « 103 » pour leur faire une piqûre. »
L’autre genre de pathologies qui se révèle de plus en plus fréquent dans la capitale, confirmé par Arten Pétrossian, le patron du « 103 », c’est tout ce qui relève du domaine psychiatrique. Crises d’angoisse, de schizophrénie, de dépressions nerveuses.
« Souvent, pour être surs qu’on envoie une ambulance, les gens nous disent qu’il s’agit d’un malaise cardiaque… Et lorsque notre équipe arrive sur place, c’est juste quelqu’un qui a besoin d’être calmé, d’être rassuré… »
Oh45. Une jeune femme qui vient d’accoucher appelle pour de très violentes migraines. Elle habite dans le centre, rue Nardos. Une équipe standard, le chauffeur, un médecin et une infirmière, embarque à bord de la Gazelle. La course contre la montre qui commence alors ne doit pas son caractère d’urgence qu’à des facteurs médicaux. Le premier écueil auquel doit faire face le « 103 », c’est l’absence… d’éclairage public.
Trouver l’adresse d’un malade la nuit s’apparente très vite à la quête du Graal. Il vaut mieux croire en sa bonne étoile. Car en plus de l’obscurité, les équipes doivent faire face à l’absence de numéros sur nombre d’immeubles. Alors, médecins et infirmières enchaînent les cages d’escaliers, tandis que les chauffeurs se renseignent, quand ils croisent quelqu’un. Les arrivées au bon appartement du premier coup sont plutôt les exceptions.
Après vingt cinq minutes de trajet et de recherches, le médecin et l’infirmière arrivent dans l’appartement de la jeune femme. Quelques mots de diagnostic, quelques tests réflexes, une piqûre. Les migraines se rendorment. Oui, elle pourra continuer à allaiter son enfant. Sur le chemin du retour au centre, le médecin m’avoue qu’il ne connaît pas le modèle de défibrillateur, sanglé dans un coin de l’ambulance.
Cette indigence exaspère Karine.
« On aimerait bien avoir un nouveau standard, avec des combinés qui nous permettent d’entendre les appels ! On a même pas de douche… Quand je sors d’ici, je suis vidée, vidée ! Les malades ont besoin de moi, c’est une énorme responsabilité. »
Pour alléger un peu le nombre d’interventions, une quinzaine par nuit pour ce seul centre, elle a obtenu la mise en place d’une hot-line (le 010- 53 66 51) pour tous ceux qui ont juste besoin d’un conseil médical. Mais c’est elle aussi qui doit répondre.
2 heures du matin. Nouvel appel d’urgence. Cette fois, c’est un malaise cardiaque. Après quelques passages dans les mauvais immeubles, l’équipe arrive au bon endroit. Vingt minutes de trajet, d’escaliers montés, descendus. Mais la vieille dame qui entrouvre la porte ne veut pas que l’on rentre avec le médecin. En fait, son mari est sujet à des crises de délire. Son cœur, lui au moins, va bien.
Lorsque la nuit à Erevan semble s’achever, on peut distinguer les silhouettes de balayeuses, ombres esseulées au bord des grandes avenues. Mais les seules lumières qui sillonnent encore la capitale, ce sont celles des taxis. Comme celui de Murat, une fière Volga, qui roule au gaz. Il a fait toutes sortes de boulots, avant de devenir taxi de nuit.
Et pour lui, le symbole de la situation en Arménie, ce sont les 4×4.
« Regarde les ! ces gars-là roulent comme des malades, c’est leur plaisir. Comme ils ont de l’argent, ils croient qu’ils sont les plus forts. »
Il gagne 200 dollars par mois, et se réjouit de voir la nuit à Erevan connaître un véritable essor. Pour une raison… de chauffeur de taxi.
« Comme ils viennent tous dans le centre de Erevan pour faire la fête, ils boivent, ils sont bourrés… Alors après, ils ont besoin de moi pour rentrer ! »
Il va partout, sauf quelques rares endroits excentrés. Comme le quartier de Saritas.
« Là je sais que je ne serais pas payé une fois sur deux… En plus, la route est dans un état ! »
Et comme tous les chauffeurs de taxi, dans toutes les capitales du monde, Murat a un avis définitif sur la situation de son pays.
« Le capitalisme, ça doit te permettre de bouffer, de t’habiller, de t’amuser un peu… Un taxi à Paris, s’il travaille, personne l’emmerde ! Mais ici, si tu t’arrêtes de bosser deux ou trois jours, c’est terminé, t’as plus rien sur toi. Et en plus on t’emmerde. Qu’est ce qu’il faudrait changer ? Il faudrait tout changer ! »
Tout, je n’en sais rien, je ne suis resté que quelques nuits à Erevan. Des nuits forcément subjectives. Et je me garderais bien de tels jugements définitifs. Mais ces nuits passées à explorer Erevan me laissent en mémoire des saveurs contrastées. Celles de belles rencontres, d’étranges découvertes… et quelques perspectives de réveils difficiles.
